Que restera-t-il de nous dans des siècles ? Des millénaires ? Des millions d’années ? Ces questions, beaucoup se les sont déjà posés. On se les pose même plus que jamais avec l’actualité brûlante et la multiplication des crises qui viennent chambouler nos vies. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir laisser aux générations futures si le monde va de plus en plus mal ? Et il ne s’agit pas seulement de ce qu’on va laisser à titre personnel, c’est-à-dire ce qu’on veut léguer à nos proches (notamment à nos enfants) et aussi plus symboliquement, tous les projets de vie que nous réalisons parce que nous souhaitons laisser quelque chose qui vienne de nous après notre mort (une cause, une œuvre, une invention etc.). Il s’agit aussi de ce qu’on va laisser à titre collectif, à titre de civilisation. L’humanité ne date pas d’hier et de nombreux êtres humains ont réussi à laisser des traces tellement durables de leur passage qu’on continue d’en redécouvrir aujourd’hui. Le patrimoine de notre civilisation est une accumulation, une somme brute de millions d’héritages laissés par des millions de personnes depuis l’aube des temps, qu’il s’agisse d’Art, d’idées, de connaissances scientifiques, de techniques, de valeurs, de coutumes, de langues et bien d’autres choses que l’on ne pourra nommer de façon exhaustive. Ce patrimoine s’étale sur des milliers et des milliers d’années et comporte toute sorte de choses, « d’items » qui nous sont parvenu jusqu’à aujourd’hui parfois par miracle. Tout ceci c’est bien beau, mais les questions autour de l’héritage et de la préservation du patrimoine, nous ne sommes pas les premiers à l’aborder et ce n’est clairement pas le but de ce manifeste d’insister une énième fois sur l’importance de sauvegarder notre patrimoine, même si cela ne relève pas de l’évidence pour tout le monde.
Non, l’objectif principal ici, c’est de se demander comment aller plus loin : comment s’assurer que la totalité des connaissances bénéficient du soin nécessaire pour perdurer ? Comment s’assurer que même dans des époques très lointaines, tout ce que l’humanité aura produit de connaissance soit toujours à l’abri et accessible, et pas uniquement des portions de celles-ci ? Nous sommes plus ou moins capable de conserver toutes sortes d’items dans les musées, les bibliothèques, les archives et autres centres de stockage de données, et même à titre individuel, nous pouvons aussi constituer nos propres petites collections privées, journaux intimes et autres albums photo. Mais tout ceci n’est pas nécessairement pensé pour être encore disponible aux générations futures dans des milliers d’années : ce patrimoine est dispersé et ne bénéficie pas du même soin partout. Nous sommes capables de préserver le patrimoine à une échelle locale, mais nous ne sommes pas encore capables de préserver le patrimoine global de l’Humanité. Surtout, les lieux de préservation actuels restent encore vulnérables à toute sortes de catastrophes. Ou même à la destruction volontaire. Dans cet ouvrage, nous allons nous faire avocats de ce qu’on appellera une mémoire épistémique. A ce stade, nous pouvons définir la mémoire épistémique comme une sorte d’archive universelle et durable, une mémoire qui rassemble l’intégralité (ou presque) de nos savoirs, et indirectement, de notre patrimoine intellectuel et culturel. Une mémoire épistémique aurait vocation à faire en sorte que l’ensemble de la connaissance, notamment scientifique, puisse perdurer pour des générations et des générations, dans son intégralité. En clair, pensez à la Bibliothèque d’Alexandrie, ou à celle moins connue de Pergame, qui déjà durant l’Antiquité, ambitionnaient de rassembler l’ensemble des savoirs et des arts disponibles à l’époque dans le monde grec. Des bibliothèques qui ne nous sont, hélas, pas parvenus aujourd’hui. Une bibliothèque d’Alexandrie n’a pas nécessairement pour but de tout centraliser à un seul endroit, ni même de se focaliser exclusivement sur les Sciences et sur la littérature. Mais la philosophie de vouloir créer un espace durable, une arche, dédiée à l’ensemble de la connaissance demeure dans le concept de mémoire épistémique. Contrairement aux bibliothèques antiques, derrière la mémoire épistémique, il y a l’espoir de créer une banque de connaissance capable de transcender notre propre civilisation et de lui survivre.
Nous allons donc explorer ensemble les enjeux de la mémoire épistémique, c’est-à-dire pourquoi la préservation de la connaissance est fondamentale, quelles sont les menaces qui pèsent sur elle, et quels sont les objectifs d’une mémoire épistémique. En, clair : pourquoi diable avons-nous besoin de préserver la connaissance dans son intégralité ? Dans un second temps, nous détaillerons également davantage les contraintes derrière un tel projet, ainsi que les différentes méthodes ou approches possibles pour y répondre, aussi bien en termes d’exhaustivité, d’accessibilité ou de longévité. Autrement dit : comment s’y prendre pour préserver durablement la connaissance dans son intégralité ? Ce sera d’ailleurs à cette occasion que l’on pourra faire intervenir le concept de capsule temporelle, qui est intimement lié à celui de mémoire épistémique.
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