Les arches de connaissances – LA CONNAISSANCE C’EST DE L’OR (2/9)

RESUME :

  • La connaissance scientifique existe à travers les preuves tangibles ou intangibles, c’est-à-dire respectivement les items intervenant dans la recherche scientifique et les publications scientifiques.
  • La connaissance scientifique finit toujours par trouver une forme matérielle, et la longévité de cette connaissance va dépendre de la forme prise, qui peut être plus ou moins faible.
  • La connaissance porte très souvent sur des choses éphémères, ce qui signifie qu’une grande partie de celle-ci serait définitivement perdue en cas de destruction.
  • Les preuves de l’existence de certaines choses sont également vulnérables et impossible à reproduire en cas de perte.
  • Même les connaissances plus fondamentales (ou « universelles ») peuvent être très difficile à réobtenir en cas de perte, puisqu’elles reposent indirectement sur les connaissances plus spécifiques, qui sont vulnérables.
  • La recherche prend beaucoup de temps, et nécessite parfois des coups de pouces technologiques, ce qui rend la connaissance scientifique d’autant plus précieuse.
  • La connaissance, et plus globalement l’information, sont désormais des ressources majeures pour notre civilisation contemporaine.
  • La préservation des connaissances est déjà un enjeu clé pour de nombreuses organisations modernes.

La connaissance c’est la preuve, et la preuve est précieuse

Le nerf de la guerre dans la recherche, c’est la preuve matérielle. Les scientifiques cherchent par tous les moyens à accumuler le plus de preuves possibles pour évaluer la qualité de leurs théories, pour confronter des hypothèses etc. Ces preuves sont directement ou indirectement liées aux objets d’étude des théories : pour étudier l’atmosphère terrestre, on accumule les relevés de température et de pression, pour scruter le vivant, on observe des spécimens dans la nature, pour comprendre l’espace lointain, on prend le spectre des étoiles, on photographie le ciel, on écoute les ondes radios etc. Ces preuves peuvent alors prendre au moins deux formes : tangibles et intangibles. Les preuves tangibles sont les preuves matérielles proprement dites : ce sont les fossiles, les sites de fouilles archéologiques, les météorites, les carottes de glace, les boîtes de Pétri, les bouteilles de formole, les échantillons etc. Les preuves intangibles constituent toutes les données que l’on arrive à tirer des preuves tangibles : les comptes-rendus d’observation ou d’expérience, les mesures, les graphes, les notes descriptives, les cartes, les interprétations, les classifications et la terminologie employée, les lois scientifiques, les démonstrations mathématiques associées etc. Ces informations « intangibles » sont recueillies dans des bases de données plus ou moins organisées et sont discutées succinctement dans les publications scientifiques, ces dernières constituant la colonne vertébrale de la recherche scientifique. Ces publications sont bien évidemment produites sur un support matériel : classiquement, du papier, ou de la mémoire informatique, si le format adopté est numérique. Aussi, les preuves intangibles finissent d’une certaine manière aussi par être converties en preuves tangibles : les publications scientifiques. Par conséquent, cela signifie que la recherche scientifique repose sur une accumulation de toutes sortes d’artefacts dont il est possible de tirer des connaissances. La somme des connaissances de notre civilisation est ainsi constituée de la somme des musées, des bibliothèques universitaires, des archives de laboratoires, des serveurs informatiques et aussi d’autres lieux dédiés à l’accumulation des connaissances à travers la planète.

Tout cela nous amène à faire les constatations suivantes :

*La connaissance est une entité virtuelle qui existe à travers une entité matérielle : la connaissance n’est pas qu’une simple information mentale qui dépend du sujet pour exister, la connaissance peut « survivre » indépendamment du sujet à travers toute sortes de supports (les preuves tangibles d’une part, les preuves intangibles, c’est à dire les publications scientifiques, d’autre part), facilitant la transmission des connaissances d’une génération à l’autre.

*La longévité des connaissances dépend donc de la longévité des supports de connaissances : les connaissances accumulées à travers les publications scientifiques seraient perdues si les archives s’évaporaient du jour au lendemain. On ne peut compter exclusivement sur la mémoire humaine et la transmission orale pour garder nos connaissances avec le niveau de précision adéquat.

*La longévité des connaissances dépend aussi de la longévité de l’objet d’étude en premier lieu : là où un futur astronome n’aura jamais de mal à étudier l’orbite des planètes du système solaire, car celles-ci seront toujours présentes dans des millions d’années, un futur biologiste pourrait avoir des difficultés à étudier le vivant si des familles entières d’espèces disparaissent sans laisser de traces, ou si elles laissent des traces trop fragiles, tels que des fossiles, dont l’intégrité physique ne peut être garantie pour des milliers d’années une fois déterrés.

Cela nous amène à faire l’observation suivante, qui est le premier enjeu majeur de la préservation de la connaissance : beaucoup de nos connaissances dépendent de l’accumulation de preuves dont la durée de vie est limitée. Si une entité quelque part dans le monde (astre, espèces vivantes, roches, humains, cultures etc.) fait l’objet d’une étude, alors tant que cette entité existera, ce ne sera pas trop grave que des preuves à son sujet disparaissent, puisque l’on pourra toujours les réobtenir quasiment à l’identique. Mais si cette entité disparaissait, il ne resterait alors plus que des traces de son passage, il est alors encore possible de créer de la connaissance mais seulement de manière indirecte, et surtout, cette connaissance sera vraisemblablement incomplète. Si ces traces disparaissent à leur tour, il ne resterait alors plus que les données que nous avons eu le temps de consigner quelque part, limitant l’extension de nos connaissances. Enfin, si ces données ne sont pas consignées ou que nos supports d’information disparaissent, alors les générations futures ne seront même pas en mesure de créer la moindre connaissance sur l’entité disparue. La connaissance de civilisations anciennes, de formes de vie, d’évènements historiques ou encore des mœurs d’une société pourrait un jour devenir totalement inaccessible, et nous pourrions être les derniers à la posséder. 

Certaines connaissances sont uniques, et leur perte serait irréversible

Nos connaissances se répartissent donc sur trois niveaux : les objets d’étude en eux-mêmes ; les preuves matérielles découlant de ces objets ; et les publications scientifiques découlant de ces preuves. Autrement dit, les sources de connaissances, les pièces à convictions des connaissances, et les supports de connaissances. La préservation de la connaissance est d’autant plus efficace lorsque celle-ci se fait à un niveau amont, c’est-à-dire au niveau de la source de connaissance elle-même. Seulement, la préservation est aussi d’autant moins fastidieuse à un niveau aval : il est plus aisé de conserver un document portant sur une région du monde, que de conserver ladite région. Surtout, les sources de la connaissance sont parfois éphémères, et les publications portant sur elles peuvent théoriquement avoir une longévité supérieure. Quel que soit le niveau sur lequel s’étale nos connaissances, il existe en fait toujours une portion considérable de ces dernières qui ne pourraient pas être redécouvertes par les générations futures en cas de perte.

Au niveau de l’objet d’étude en lui-même, on peut évoquer l’exemple assez évident des espèces animales et végétales réparties à travers la planète. Tant que l’on pourra observer un ours polaire ou un palétuvier dans la nature, il sera toujours possible de décrire ces espèces, même si nous avions eu la maladresse de stocker toutes nos publications sur les ours et les palétuviers dans une seule archive qui finit par prendre feu. Mais si demain ces espèces disparaissent, il ne restera que les fossiles dans les muséums, les échantillons d’ADN en laboratoire, les articles scientifiques, les photographies, les témoignages etc. Il sera techniquement encore possible de créer des connaissances nouvelles à partir de tout ceci, mais dès qu’une nouvelle hypothèse pointera le bout de son nez, il sera plus difficile de la vérifier à partir de ces seules archives plutôt qu’à partir de l’observation directe dans la nature. Certaines espèces ayant des caractéristiques incongrues que l’imagination ne peut inventer spontanément, leur survie est indispensable si l’on veut s’assurer d’appréhender l’étendue diversité que peut prendre le vivant. Grâce aux témoignages et aux ossements, on sait que des forêts denses et des lions existaient en Grèce il y a 3000 ans, alors que la faune et la flore actuelle est radicalement différente. Sans ces sources indirectes, il nous paraîtrait difficile de ne serait-ce que d’imaginer qu’une région comme la Grèce ait pu ressembler à cela (il existe une terminologie dédiée, l’amnésie biologique, pour décrire ce phénomène). La préservation des espèces vivantes est donc évidemment un enjeux majeur pour les biologistes, pas seulement pour les raisons éthiques que l’on sait, mais aussi tout bêtement pour des raisons épistémiques : la perte d’une espèce, c’est aussi la perte d’une source d’information capitale sur un être unique dans l’Univers observable, et peut être même par extension sur la biosphère en général (les connaissances accumulées sur des espèces individuelles peuvent aussi nous aider à comprendre des phénomènes biologiques plus généraux : sélection, histoire naturelle, origines, comportements, intelligence animale…) et même sur l’être humain (conscience, vie en groupe, déplacement de population, santé…). Les autres sciences ne sont pas forcément en reste, si les physiciens et les mathématiciens sont plus chanceux que les biologistes du point de vue de la longévité de leurs objets d’étude, les sociologues doivent par contre espérer que les communautés (générations, ethnies, pays…) qu’ils étudient ne disparaissent pas trop vite, les linguistes n’ont plus que leurs yeux pour pleurer quand des dizaines de dialectes disparaissent définitivement sans laisser d’enregistrements sonores ou d’écrits, et les climatologues sont très au fait des changements perpétuels du climat au cours des millénaires.

Ensuite, au niveau des preuves tangibles en elles-mêmes, il existe là encore de nombreuses entités dont l’existence est unique, proprement « miraculeuse » pour un scientifique, et dont la perte impliquerait une perte de connaissance irréversible une fois encore. Les historiens et les paléontologues sont probablement les plus concernés par cette situation. Lorsqu’un animal meurt, son cadavre se décompose très vite sous l’action des microbes ainsi que des charognards. Par conséquent, en quelques années, il ne reste plus que les os, qui eux-mêmes finissent par se détériorer, cette fois sous l’action de l’érosion et d’autres réactions chimiques. Dans des conditions particulières, les os peuvent se « transformer » en pierre, devenant des fossiles, mais ces conditions sont particulièrement rares : pour un individu fossilisé, des millions d’autres ne le sont pas. Cette proportion est d’autant plus faible quand l’individu appartient à une espèce qui ne vit pas dans un milieu propice à la fossilisation (deltas, vallées fluviales…). Si on ajoute à cela le fait que la tectonique des plaques a fait disparaître ou enfouir beaucoup de fossiles pendant des millions d’années, et que l’on ajoute également le fait que des humains ont pu détruire par inadvertance des fossiles au fil du temps, tout ce qui arrive à portée d’un paléontologue est un véritable miracle scientifique. Les paléontologues auraient ainsi pu être à deux doigt de passer à côté de l’existence du brachiosaure ou du ptérodactyle. Si demain, les muséums d’histoire naturelle étaient tous détruits à coup de bombes nucléaires, nous serions alors les derniers à pouvoir être au courant de l’existence de telles espèces. Ce qui est vrai en paléontologie est vrai aussi en Histoire humaine, étant donné que les sites archéologiques sont également vulnérables. De nombreux phénomènes de société peuvent détruire des preuves archéologiques précieuses : politique d’urbanisme (depuis l’Antiquité, de nombreuses villes ont changé de visage par la volonté des dirigeants : Rome, Gizeh, Pékin…), les guerres (bombardements comme celui de Dresde en 1945, mises à sacs comme celle de la bibliothèque de Bagdad par les mongols…), la superstition (statues mésopotamiennes détruites par les fondamentalises religieux, carapaces de tortues manuscrites broyées pour la médecine traditionnelle chinoise…), les pillages (tombes égyptiennes, vols de tableaux…), les aléas naturels (incendies, séismes, inondations…) et tant d’autres facteurs dont on va reparler. On pourrait continuer d’élaborer de long en large la liste de tous ce qui a disparu et ne pourra jamais refaire surface une seconde fois : œuvres d’Art plus ou moins éphémères (œuvres de Cristo, palais de glace…), évènements particuliers (expositions universelles, jeux olympiques…), « lost media » (émissions radios non enregistrées, films perdus, jeux vidéo non réédités et techniquement obsolètes…), paysages naturels disparus…

Certaines connaissances sont difficiles à recréer

Nous venons de voir que certaines connaissances portent sur des entités uniques, ou sur des phénomènes uniques, non reproductibles, éphémères, donc que toute trace de ces entités est d’autant plus précieuse qu’il n’y aura plus jamais l’opportunité de pouvoir les étudier à nouveau à l’avenir. Nos connaissances les plus spécifiques, celles qui portent sur des objets particuliers (espèces vivantes, individus, civilisations, époques, œuvres d’art, évènements historiques…) sont celles qui sont les plus à risque d’être perdues à jamais si toute mémoire de ces connaissances venait à s’éteindre.

Mais il y a aussi un autre cas de figure important, celui des connaissances qui sont théoriquement reproductibles par les générations futures, mais qui sont dans la pratique très difficiles à redécouvrir en cas d’amnésie généralisée. En Science, le nombre de données d’entrée est un facteur important pour la précision d’un résultat. Les statistiques nous enseignent que dans l’étude d’un échantillon d’une population donnée (humains, artefacts, animaux…), plus l’échantillon est grand, plus les conclusions que l’on peut tirer de cet échantillon sont fiables (sous réserve d’une bonne représentativité aussi). Ce fait peut être généralisé : pour une catégorie d’objets étudiés (famille d’espèce, régimes politiques, type de personnalités, zones géographiques…), plus on aura connaissance des spécificités de chaque particulier au sein de cette catégorie, plus les généralités que l’on pourra tirer sur la catégorie seront fiables. Ce constat se traduit de manière concrète dans de nombreuses disciplines, puisqu’il est arrivé à de nombreuses reprises que la découverte de phénomènes particuliers, non prévus par une théorie, obligent les scientifiques à ajuster cette théorie, voire à en recréer une nouvelle, plus prédictive et plus inclusive. Par exemple, l’étude la langue des Pirahãs, dont certaines caractéristiques sont totalement singulières (absence de récursion, pas de mots abstraits pour les couleurs, nombre très restreint de phonèmes…) ont fait planer un doute sur la validité des thèses principales de la linguistique chomskienne moderne, c’est-à-dire sur les lois « universelles » de la langue. Sans la découverte du Pirahã, il n’aurait peut-être pas été impossible, mais tout de même plus difficile de comprendre le fonctionnement profond de la langue. Il en est de même dans d’autres domaines : tant qu’il y a des espèces vivantes sur Terre, il reste possible d’élaborer des lois et des hypothèses sur l’ensemble du vivant, mais l’on comprend bien que les singularités de certaines formes de vivant sont utiles pour limiter les généralisations abusives et donc les théories scientifiques trop réductrices. De même, plus un historien pourra accumuler de témoignages sur le passé, plus il sera en mesure de décrire une époque plus contemporaine, tandis que plus un anthropologue aura connaissance de faits sociaux particuliers, plus les conclusions générales qu’il pourra tirer sur l’être humain auront des chances d’être valides et indépendantes des biais ethnocentriques. La perte d’une culture ne signifie pas seulement la perte d’un sujet d’étude potentiellement intéressant, mais aussi le risque de propagation de certaines croyances erronées sur ce qui est véritablement universel ou non (valeurs, coutumes, règles esthétiques, traditions culinaires…). D’ailleurs, la préservation de la mémoire des faits sociaux va aussi de pair avec la préservation de la mémoire des erreurs passées et de leurs causes.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la connaissance est une activité très chronophage. Il y a des millénaires, les grecs ne savaient pas beaucoup de chose sur notre Univers : la Terre était plate ou ronde, elle était au centre du monde, il y avait trois continents (Europe, Asie, Afrique), l’atome était un concept vague et spéculatif, les choses avaient une essence éternelle ainsi que quelques propriétés transitoires et la Terre était considérée comme jeune et statique. Il a fallu des siècles pour qu’apparaissent successivement la théorie héliocentrique de Copernic, les lois de la Gravitation de Newton, la théorie de l’évolution de Lamarck, les lois de l’électromagnétisme de Maxwell, la sélection naturelle de Darwin, l’axiomatisation des mathématiques, la relativité restreinte puis générale d’Einstein, la tectonique des plaques, la physique quantique etc. Toute cette évolution des connaissances n’a pas été sans obstacles (superstition religieuse, méthodologies rudimentaires, restrictions budgétaires…). D’ailleurs, certaines théories ont pu progresser aussi indirectement grâce à la technologie, notamment l’informatique, sans laquelle certaines découvertes n’auraient jamais été possibles (par exemple, démonstration du théorème des quatre couleurs en mathématique). Tous cela pour dire qu’en cas d’amnésie générale, ces théories pourraient très bien réapparaître des générations plus tard, mais la sauvegarde de ces théories ferait gagner beaucoup de temps à nos descendants. Le travail des futurs scientifiques et philosophes serait grandement facilité si toutes nos connaissances, mêmes celles qui portent sur des choses qui seront toujours là dans des millions d’années (les étoiles, les planètes, les particules, les bactéries, les mathématiques…) étaient à l’abri. On comprend dès lors la nécessité de sauvegarder tout ce qui peut l’être, une fois que l’on réalise que les générations futures pourraient passer à côté de découvertes cruciales parce qu’ils ne vivent pas à la bonne époque ou parce qu’ils perdent du temps à redécouvrir les lois de la nature. Cela ne sera pas seulement parce que des espèces ou des peuples seront éteints d’ici là, mais aussi parce qu’ils n’auront peut-être pas les mêmes conditions propices que nous pour poursuivre la quête du savoir. Pour toutes ces raisons invoquées, le caractère fastidieux de la recherche et le caractère temporaire des objets de cette recherche, il apparaît crucial de créer une mémoire de toutes nos connaissances, des plus spécifiques aux plus universelles, des plus triviales aux plus complexes, des plus fondamentales aux plus tertiaires, des plus décriées aux plus admises. C’est ce qu’on appelle une mémoire épistémique.

La connaissance est devenue la colonne vertébrale de notre civilisation

La connaissance peut être considérée comme un patrimoine, un objet de richesse intellectuelle devant être préservé au même titre que n’importe quel autre type de patrimoine (naturel ou culturel). Mais dans notre société contemporaine, la connaissance, ou en réalité plutôt, l’information, peut désormais également être considérée comme du « capital intellectuel », qui ne revêt pas seulement une importance culturelle ou épistémique, mais aussi une importance économique et pragmatique. En effet, avec l’évolution parallèle des découvertes scientifiques et des innovations techniques, plusieurs phénomènes inédits ont fait entrer l’Humanité dans l’ère de l’information.

Tout d’abord, constatons la croissance exponentielle des connaissance accumulés par les savants de tous horizons et de toutes disciplines. Cela s’est accompagné par l’explosion du nombre de diplômés, des organismes de recherche ou encore des publications scientifiques, particulièrement dans la seconde moitié du 20e siècle et la première moitié du 21e siècle. Ce phénomène de multiplication des savoirs s’est accompagné d’une autre croissance tout aussi exponentielle, celle des banques de stockage d’information : les bibliothèques se sont multipliées, les supports électroniques puis numériques (bandes magnétiques, microfilms, vinyles, CD, serveurs informatiques …) ont pris le relais à grande vitesse, tandis que la quantité d’information augmentait au même rythme. Mais ce n’est pas seulement le nombre de supports de stockage qui a explosé, c’est aussi la capacité individuelle de stockage de tous ces supports qui s’est améliorée de plus en plus rapidement. Des inventions comme l’imprimerie ou comme les rotatives préfiguraient déjà ce phénomène avant le 20e siècle, permettant d’ailleurs la naissance des médias de masse. Mais c’est surtout dans le courant des années 1960s et 1970s que l’invention du transistor va amener dans son sillage une série d’innovations majeures qui vont tout chambouler : les technologies de l’information et de la communication (dites TIC). Ces technologies incluent le micro-ordinateur, les protocoles de communications inter-ordinateur (TCP/IP), les capteurs numériques (CCD…), les langages informatiques modernes (UNIX, html…), les « Compact-Disc » (CD et dérivés, le DVD, le CD-ROM…), les systèmes d’exploitation, Internet (ce qui inclut aussi moteurs de recherche, navigateurs, réseaux sociaux, streaming…), le téléphone portable (dont le smartphone) ainsi que les bases de la télécommunication moderne (wifi, ADSL, fibre optique, satellite…). Ces avancées n’ont pas seulement permis de palier aux limitations en termes de capacité de stockage des supports d’information classiques (documentation écrite et analogique, jusqu’ici stockées dans des bibliothèques et des archives spécialisées), mais aussi de faciliter la diffusion et le traitement des informations stockées à travers le monde : la création d’un grand réseau interconnecté mondial de satellites, de serveurs et d’ordinateurs (la définition même d’Internet) a généralisé l’accès à la littérature scientifique, aux publications journalistiques et à toutes sortes d’informations utiles pour le quotidien (météo, actualités, horaires, services administratifs …). Au-delà de l’impact que cela a pu avoir sur le monde de la recherche (il est soudainement devenu plus facile de publier ou de retrouver une publication scientifique préexistante) et dans le quotidien (notre vie est basée sur l’information : blogs, vidéos, chats, bureautique, messages, news, compétences, formulaires, encyclopédies…), les TIC ont eu un impact majeur sur les fondements structurels mêmes de notre société. L’accessibilité accrue aux informations a donné lieu à de nouveaux enjeux sociaux : mésinformation en période de campagne électorale, dépendance aux réseaux sociaux, demande de personnel qualifié dans les entreprises, automatisation des tâches par l’Intelligence Artificielle, gestion plus appropriée de l’énergie par les smart grids, fracture numérique conduisant à de nouvelles inégalités, lancement d’alertes, vulgarisation scientifique ainsi que place accrue de l’esprit critique, des logiciels ou encore de la télécommunication en entreprise.

La connaissance a bien sûr toujours joué un rôle indirect dans la société, facilitant les innovations et la vie pratique. Mais jusqu’à l’aube de l’ère de l’information, la connaissance était surtout un objectif en soi, la connaissance avait une fonction purement épistémique, celle de tenter d’assouvir notre curiosité intellectuelle et notre besoin de plénitude. Cela reste à vrai dire toujours sa mission principale. La connaissance n’était mise à contribution que ponctuellement, le plus souvent en politique, en navigation, en agronomie, en médecine et en artisanat. Désormais, la connaissance est une ressource comme une autre, un carburant de la société, des entreprises, des états, des institutions et de toute forme d’organisation humaine. Notre société repose désormais sur la connaissance, l’information, la donnée, à tel point qu’il existe des champs d’étude consacrés uniquement aux problématiques de l’information dans le domaine de l’entreprise : la gestion de la connaissance. Celle-ci porte à la fois sur la qualité des connaissances (de la donnée brute à la compétence en passant par l’information ou par la connaissance proprement dite), sur les stratégies de passage d’une forme à une autre de connaissance (connaissances tacites et explicites), sur le partage ainsi que le transfert de la connaissance (apprentissage, bases de données, recherche, logiciels…), le management (collaboration, motivation, directions générales…) ou encore l’ingénierie de la connaissance (méthodes de collecte, de structuration, d’exploitation, de contrôle qualité…). On parle de « société de l’information », de « société de la connaissance » ou encore d’une « ère de l’information » pour qualifier cette importance inédite que la connaissance a prise dans notre monde contemporain. A noter que l’on parle ici indifféremment de connaissance et d’information au sens large (une donnée brute est déjà économiquement précieuse, même lorsqu’elle n’a pas encore été traitée pour devenir une information exploitable).

La préservation est une étape de la gestion de connaissance

Au vu du caractère désormais indispensable de la connaissance pour le fonctionnement de nos sociétés contemporaines, la préservation de celle-ci n’est donc plus seulement une question de sauvegarde du patrimoine mais aussi de survie pour la civilisation. La conservation des connaissances ne répond plus seulement à un enjeu épistémique, celui d’aider les générations futures à améliorer leur compréhension de la Réalité, mais également à un enjeu social, celui d’aider les générations futures à créer une société toujours plus prospère. Cette prospérité n’est possible que si l’on s’assure qu’aucun couac ne mène à la suppression soudaine et irréversible d’une quantité massive d’informations. La gestion de la connaissance est d’ailleurs une discipline qui étudie (entre autres) la question du stockage de la connaissance. Dans nos systèmes économiques modernes, la préservation est étroitement liée au partage de la connaissance, dans la mesure où le choix des méthodes de partage d’information a son importance dans la sauvegarde de celle-ci : l’apprentissage permet par exemple de maintenir une compétence (une forme de connaissance particulière : un savoir-faire), au sein d’un organisme, notamment en cas de départ d’un des membres. Une entreprise, une institution publique ou encore une association peuvent ainsi conserver leur fonctionnement malgré une disparition potentielle de connaissance par le turnover. De fait, on peut considérer que d’une certaine façon, la gestion des connaissances au sein d’une organisation est une forme de préservation, dans la mesure où les connaissances capitalisées « survivent » aux divers aléas pouvant survenir au sein de l’organisation. Cette culture de la préservation qui ne dit pas son nom se reflète d’ailleurs aussi dans des termes comme « capital intellectuel » ou « patrimoine économique », qui brouillent la frontière entre monde épistémique et monde économique. Nos modes d’organisations contemporain pourraient ainsi paver la voie à des projets de mémoire encore plus ambitieux.

De même, les outils de diffusion, malgré leur caractère volatile de prime abord, constituent aussi indirectement des méthodes de capitalisation et de préservation de connaissance : un réseau social par exemple, permet de stocker un message ad vitam aeternam sur un serveur informatique quelque part à l’autre bout du monde, et tant que ce message est partagé et sauvegardé par les utilisateurs du réseau, il est très difficile à supprimer définitivement. C’est d’ailleurs un des paradoxes d’Internet : toute information peut être amenée à se noyer dans la masse, donc devenir si difficile d’accès que c’est comme si avait disparu. Mais comme la duplication de l’information est monnaie courante sur Internet, la suppression définitive de celle-ci n’est pas vraiment un jeu d’enfant non plus. Bien sûr, les problématiques de conservation ne sont pas seulement liées à celles de la transmission, mais aussi à celles de la méthode de stockage ainsi qu’à la longévité des outils de stockage en eux-mêmes. Pourtant, c’est une problématique moins centrale en gestion des connaissances alors qu’elle est pourtant fondamentale : la qualité du support d’information conditionne évidemment notre capacité de préservation de cette information. D’ailleurs, notre monde d’information dépend beaucoup trop de technologies dont la durée de vie est très limitée, les supports électroniques peuvent fonctionner pendant quelques décennies au mieux, et les différents formats numériques peuvent devenir obsolètes en quelques années à peine, rendant de nombreuses informations illisibles, alors qu’elles existent paradoxalement toujours. Mettre en œuvre la préservation de toutes les connaissances, et donc constituer une véritable mémoire épistémique, c’est aussi chercher des solutions à l’obsolescence, ce qui implique notamment de mettre en place des supports d’information de secours. 

BIBLIOGRAPHIE :

Sur le cas des lions d’Europe (amnésie biologique) :

Lion en Europe — Wikipédia (FR) / History of lions in Europe – Wikipedia (EN)

Sur le cas du pirahan, une langue dont l’existence a conduit à une remise en cause de certaines théories fondamentales sur la langue :

Perhaps the most controversial language — Pirahã | The Language Closet

Sur le cas des ordinateurs, une technologie indispensable pour établir certaines connaissances scientifiques :

Computer-assisted proof – Wikipedia

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