RESUME :
- La mémoire épistémique est un moyen pour notre civilisation de perdurer, même au-delà d’un éventuel effondrement
- Elle permettrait aussi de transmettre à nos descendants tout ce qui est important pour nous, que ce soit positivement ou négativement.
- L’histoire de notre civilisation, y compris sa chute, aiderait nos descendants à en recréer une nouvelle, bien meilleure.
- Toutes les « connaissances », qu’elles soient rigoureuses, bancales ou spéculatives, c’est-à-dire toutes les manières d’étudier les choses, méritent d’être préservées.
- En sauvegardant le plus possible de connaissances, on peut aussi sauvegarder notre patrimoine culturel par ricochet, ne serait-ce que parce que notre patrimoine est un objet d’étude parmi d’autre
- Notre espèce pourrait choisir, comme ultime trace de passage dans l’Univers, la centralisation durable de l’intégralité de son savoir en seul un point, plutôt que de simples ruines.
- L’Humanité pourrait devenir la première espèce intelligente dans l’Univers observable à immortaliser le Cosmos dans son ensemble, et ce à travers la mémoire épistémique.
- Le coût d’un, ou même plusieurs projets de mémoire épistémique, est dérisoire au regard de celui à dépenser pour maintenir notre civilisation à flot.
Une mémoire épistémique peut sauver la civilisation
Récapitulons : la connaissance peut porter sur des choses fragiles, éphémères, vulnérables, qui peuvent disparaître à tout moment de façon définitive. Sans améliorer la préservation du savoir, alors nous ne serons définitivement plus en mesure de le recréer, si celui-ci venait à être effacé, volontairement ou non. De plus, la connaissance est devenue une ressource virtuelle indispensable pour notre monde industrialisé biberonné aux TIC : elle nous aide à améliorer le niveau de vie général dans la société, avec comme conséquence également une meilleure prospérité, une meilleure instruction, une meilleure gestion sociale etc. En parallèle néanmoins, de nombreux phénomènes menacent l’intégrité de ces connaissances : entropie, catastrophes naturelles, guerres, censure, voire tout simplement effondrement de notre civilisation industrielle. Les jours de celle-ci sont comptés avec la multiplication des facteurs de déclin : dérives autoritaires, bellicisme, réchauffement climatique, raréfaction des ressources, rupture technologique etc. Pour que nos connaissances puissent survivre à un éventuel effondrement de la civilisation, un plan d’action doit être mis en place pour garantir la préservation de l’information, et ce à grande échelle et à très long terme. C’est ce qu’on appellera ici une mémoire épistémique, une sauvegarde de toutes nos connaissances, réalisée dans le but d’empêcher l’amnésie collective des générations futures en cas de catastrophe. Comme cela a été dit, les générations futures ne pourront pas redécouvrir tout ce que nous avons découvert jusqu’à aujourd’hui en matière d’Histoire, de biologie, d’archéologie, d’ethnologie ou autre si tout ou partie des institutions patrimoniales de la planète venaient à disparaître, à moins que toutes ces découvertes survivent à travers une « boîte noire », une Bibliothèque d’Alexandrie de secours, bien à l’abri de la destruction. On pourrait même ajouter que si une civilisation lointaine développait sa propre Science, une partie de celle-ci pourrait être redondante avec la nôtre, et cette civilisation perdrait alors du temps à tenter de résoudre certains problèmes, alors que notre civilisation actuelle a déjà mâché le travail et que nos efforts sont accessibles directement dans nos banques d’information. En d’autres termes, la contribution de notre civilisation industrielle ainsi que celle de nos prédécesseurs (gréco-romains, indiens, chinois…) à la compréhension du monde qui nous entoure pourrait devenir complètement nul si nos connaissances se trouvaient effacées à jamais. Tout ceci conduit à la conclusion qu’une mémoire épistémique, c’est aussi une mémoire avancée de notre propre civilisation, en plus d’une mémoire de notre savoir.
En fait, il n’y a pas seulement des enjeux concrets qui motivent la création d’une mémoire épistémique, même si ce sont déjà de bonnes justifications en soi, il y a aussi beaucoup d’enjeux symboliques. La sauvegarde de nos connaissances, ce n’est pas seulement la possibilité de rendre notre savoir disponible pour de futures civilisations lointaines, c’est aussi une occasion d’immortaliser beaucoup d’aspects de notre civilisation, à l’image des pyramides de Gizeh pour l’Egypte Antique. En premier lieu, la préservation des connaissances, c’est un moyen indirect de faire « survivre » notre civilisation au-delà de sa date d’expiration. La préservation de notre connaissance permettrait aussi de donner aux générations futures des informations sur les différentes cultures de la Terre, à travers notre documentation sur nos œuvres d’art, nos monuments, nos traditions, nos valeurs morales, nos systèmes politiques, nos langues, nos modes de vie, nos causes sociales etc. Certains accomplissements, tout ce qui nous tient à cœur aujourd’hui, pourraient continuer de vivre si nos descendants s’attèlent au décryptage de nos banques de connaissances. D’ailleurs, en plus de la sauvegarde de ce dont nous sommes le plus fier, la mémoire épistémique serait aussi un bon moyen de transmettre le souvenir de nos plus grosses erreurs (guerres mondiales, génocides, désastres écologiques, crises financières, injustice sociale, inégalités économiques…), donc de constituer un retour d’expérience sur ce que notre civilisation a raté, pour que nos descendants réussissent mieux que nous à construire des lendemains qui chantent. Ce devoir de mémoire se perpétuerait dans le temps en même temps que le souvenir des grands exploits de notre civilisation (merveilles du monde, grands artistes, exploration spatiale, spécialités culinaires…). Si nous arrivons même à efficacement entretenir une mémoire épistémique en plein effondrement de la civilisation, nous pourrions même créer une sorte de boîte noire civilisationnelle, un moyen de faire parvenir à nos descendants des données capitales pour analyser les causes exactes de l’effondrement de notre propre civilisation. Une potentielle deuxième civilisation industrielle deviendrait ainsi potentiellement beaucoup plus durable, en ayant accès à des pans entiers de notre Histoire, par exemple, à la façon dont nous gérions les ressources, dont nous légiférions, ou encore dont nous acceptions ou non certaines découvertes. D’ailleurs, quitte à transmettre des connaissances pour les générations lointaines, on pourrait aussi les transmettre pour les générations qui existeront juste après l’effondrement : il serait peut-être possible de faire parvenir des informations et des savoir-faire précieux pour que l’intervalle de temps sombre entre deux « âges d’or » industriels soit le plus court possible. Cela inclurait par exemple l’agronomie, la métallurgie, le DIY, le recyclage, la pharmacologie etc. Peut-être même que des sociétés post-industrielles (stricto-sensu) pourraient tester de nouveaux modèles politiques et économiques plus sains que nos modèles actuels grâce à notre Science et notre philosophie, avant même de tenter une transition vers une civilisation avancée.
Une mémoire épistémique peut sauver notre culture
Lorsque l’on parle de connaissances, il est facile de penser immédiatement aux connaissances scientifiques, et notamment à celles qui relèvent les sciences dites « dures », à savoir la physique, la chimie, la biologie, les sciences de la Terre ou encore les mathématiques. On imagine aussi facilement que la sauvegarde de la connaissance implique aussi par ricochet celle du savoir-faire technologique et médical, c’est-à-dire les sciences appliquées. Pourtant, l’objectif d’une mémoire épistémique, c’est bien de sauvegarder toutes les connaissances, ou en tout cas le plus grand nombre possible. Même si les sciences naturelles et formelles représentent un savoir déjà immense, il existe aussi de multiples branches des sciences qui sont consacrées à l’étude du genre humain, celle de la société ou encore celle de la culture et de son Histoire. Celles-ci forment ce qu’on appelle les Sciences Humaines et Sociales (SHS), et bien qu’il y ait des différences méthodologiques avec les sciences naturelles, ces différences existent principalement parce que l’humain est difficile à étudier de la même façon que n’importe quel autre objet de l’Univers. Aussi, le caractère rigoureux des SHS n’est pas absolument pas remis en question dans la communauté scientifique et le fonctionnement général de ces sciences reste familier : cycle de publications scientifiques avec revue des pairs, tests d’hypothèses, protocoles expérimentaux, raisonnements logiques etc. A cela s’ajoute le fait que, plus que dans n’importe quelle autre Science, les SHS accordent une place importante à la pluralité des approches scientifiques et des méthodes de travail, afin de multiplier les pistes pour résoudre un problème. Tout ceci pour dire que toutes les sciences méritent d’être préservées, et pas seulement celles considérées comme les plus « fondamentales » ou les plus « essentielles ». En fait, les sciences portant sur des objets d’étude spécifiques (époques précises, ethnies précises, espèces précises, systèmes précis etc.) méritent sans doute une plus grande attention dans la mesure où ces objets d’études sont beaucoup plus éphémères, rendant ainsi la connaissance plus difficile à reproduire une fois que ces objets d’études n’existent plus là. Comment feraient nos descendants pour reconstituer l’histoire de leur propre civilisation si la nôtre disparaissait sans laisser de traces ?
Par ailleurs, lorsque l’on parle de connaissances, on parle par défaut de connaissances scientifiques, mais il faut bien réaliser qu’il existe en ce monde de nombreuses disciplines qui tentent de résoudre les grandes énigmes du cosmos. Certes, un certain nombre d’entre elles relèvent de la pseudo-science, et ne produisent que des « connaissances » dont l’intérêt épistémique est limité (astrologie, homéopathie, scientologie, ufologie etc.). Sauf que d’une part, il existe de nombreuses justifications pour sauvegarder les tentatives issues de ces disciplines tout de même (ce sont des témoignages de nos systèmes de croyances, ce sont des hypothèses à préserver par principe « au cas où », cela a une valeur pour un certain nombre de personnes etc.), et d’autre part, tout ce qui ne relève pas de la Science ne manque pas forcément de rigueur pour autant. La philosophie est un autre pan important de la culture qui se consacre à la compréhension du monde et de ce qu’il contient, humain compris. La philosophie est une discipline qui, en complément de la Science, propose toutes sortes de pistes de réflexions, de questions à creuser, d’hypothèses et de théories sur le fonctionnement des choses. Certes, on peut difficilement parler de « connaissance » philosophique, puisque la connaissance est quelque chose que l’on peut prouver (ou a minima, étayer), alors que la philosophie produit surtout des spéculations. Mais ces spéculations sont complémentaires des connaissances scientifiques, et par leur caractère plus ou moins rationnels, elles ont tout de même une grande valeur dans le socle des connaissances. Les différentes autres formes de sagesses développées à travers le monde méritent aussi d’être préservées, dans la mesure où ses sagesses sont uniques et qu’elles peuvent apporter un éclairage intéressant sur le monde et sur l’humain.
Par conséquent, une mémoire épistémique n’a pas simplement pour rôle de préserver tout ce qui existe de publications scientifiques (articles, revues, conférences, débats…), ou même d’archives scientifiques (nous évoquions plus tôt les fossiles, les sites archéologiques, les écrits anciens…), mais aussi les autres publications non scientifiques, telles que les ouvrages philosophiques, les encyclopédies, les médias journalistiques ou encore n’importe quel « item » pouvant constituer une étude de quelque chose. En fait, comme la science et la philosophie comportent leur versant culturel, en sauvegardant les connaissances ethnologiques et anthropologiques, une mémoire épistémique permet indirectement aussi de sauvegarder toutes sortes d’aspects de notre culture terrienne. En sauvant la littérature autour de l’Histoire de l’Art par exemple, on pourrait indirectement aussi sauver toutes sortes de chef d’œuvres. En sauvant les analyses portant sur telle ou telle œuvre, on sauverait aussi l’œuvre elle-même par la même occasion. En sauvant les vieilles archives historiques, on sauverait aussi indirectement toutes sortes de créations venant d’autres époques. En voulant sauver toute notre Science, on peut donc sauver tout notre patrimoine par extension. Ainsi même si la connaissance scientifique a pas mal été au cœur de la discussion jusqu’ici, la mémoire épistémique n’a pas pour seul objectif de préserver pour des générations entières tout ou partie de notre littérature scientifique, mais elle a aussi pour objectif majeur de rendre toute notre culture accessible pour nos descendants lointains, avec tout ce que cela comporte de créations philosophiques, artistiques, cinématographiques, musicales, littéraires, politiques, anthropologiques, sociologiques etc. Il serait dommage que l’on puisse être capable de transmettre notre Science, et pas de transmettre toutes ces nombreuses autres créations qui rendent la vie humaine bien moins misérable.
Une mémoire épistémique peut immortaliser le cosmos
Sauver la connaissance, c’est également un objectif en soi, puisque la connaissance pourrait être définie comme une forme d’immortalisation des choses. La connaissance, c’est en quelque sorte le pouvoir de fixer un aspect du monde réel, de transformer des existences éphémères en éternité virtuelle. Le moindre arbre qui a un jour été décrit par un être humain, a réussi à survivre au-delà de sa mort, par conversion préalable en un objet mental appelé « connaissance », portant sur cet arbre et pouvant être compris de l’être humain seul. Ne dit-on pas d’ailleurs que si l’humanité venait à mourir, l’Univers perdrait son meilleur biographe ? D’ailleurs, l’environnement naturel n’est pas le seul contenant de l’Univers qui peut échapper à sa mort par « épistémification » : il ne faut pas oublier que nous-mêmes, en tant qu’espèce ou en tant que civilisation, nous sommes aussi des contenants de cet Univers, particulièrement éphémères d’ailleurs, et que par la conversion de nous-mêmes en connaissances, nous sommes capables de dépasser notre propre mortalité. Nous laissons individuellement des traces de notre passage à travers nos épitaphes, nos biographies, nos témoignages, nos créations artistiques. Nous laissons collectivement des traces de notre passage à travers les bibliothèques, les musées, les archives, les monuments et autres réserves de connaissances. L’humanité dans son ensemble pourrait donc laisser dans le Cosmos l’ultime trace de son passage à travers une mémoire épistémique.
Une mémoire épistémique, quelque chose qui par définition centralise le plus possible d’informations sur le monde connu, cela peut également être vu comme un grand coup de maître de l’humanité face à l’Univers qui l’entoure. Même si en tant qu’espèce, nous ne parvenons pas à tout connaître de la Réalité dans son intégralité, notre espèce est unique en ce qu’elle est tout de même capable d’abstractiser le monde qui l’entoure en une poignée de concepts, d’idées, de représentations. Le simple fait d’accumuler théorie sur théorie, courant de pensée sur courant de pensée, question sur question, est déjà en soi un accomplissement énorme et sans pareil à des années lumières à la ronde. Pouvoir centraliser ce savoir dans un lieu dédiée, ce serait en quelque sorte un moyen pour l’humanité de dupliquer notre Univers, de recréer un deuxième univers certes imparfait et distinct de son modèle, mais dont il s’agit tout de même d’une sorte de reflet très riche et très proche. Un reflet dont la diversité de ce qu’il contient n’a d’égal que la diversité de ce qu’il reflète. En rendant ce lieu résistant au passage du temps, tout se passerait comme si le Cosmos se retrouvait doté d’une mémoire d’elle-même, mémoire dont les êtres humains seraient les ouvrières. On obtiendrait alors une sorte d’Univers miniature encodé en son propre sein, dans un point très précis de l’espace-temps. Un tout à l’intérieur du grand tout.
Réussir un tel exploit, ce serait aussi un signal envoyé aux autres potentielles civilisations majeures qui beignent le cosmos, humaines ou non, terrestres ou non. Il n’est pas dit que parmi les nombreuses civilisations intelligentes qui peuplent peut-être notre univers (statistiquement, c’est assez probable au vu du nombre de planètes estimé dans une galaxie et du nombre de galaxies estimé dans l’Univers observable), toutes parviennent à créer une profusion de savoirs aussi importante que la nôtre. Il n’est par ailleurs pas impossible que de nombreuses espèces et de nombreuses civilisations s’éteignent avant d’avoir eu le temps de créer une grande mémoire de l’Univers de leur côté. Mais si l’humanité parvenait au moins à créer un souvenir de la richesse de sa civilisation, un souvenir exhaustif et durable, avant de disparaître, alors nous aurions peut-être réussi un exploit particulièrement rare dans le cosmos. Nous satisferions notre orgueil anthropocentrique par le plus humaniste des projets. Peut-être même que cela pourrait être un point de départ pour de nouvelles civilisations voire de nouvelles espèces qui hériteraient de nos connaissances en tombant sur les restes de notre civilisation. Nous aurions légué le meilleur message possible à la fois à nos descendants, à d’autres formes de vie, ainsi qu’à l’Univers lui-même dans son entièreté. Le message ultime de notre civilisation, c’est à dire le plus complet de tous, la biographie du grand Tout.
Enfin, à titre individuel, un tel projet serait aussi un moyen de faire subsister nos petites existences, nos noms, nos vies, nos exploits ou nos erreurs, de lancer une bouteille à la mer qui survivra plus longtemps que nous mais qui nous apaisera, nous rassurera avant de mourir. Une bouteille qui nous rappellera que dans le fond, nous avons participé à quelque chose de grandiose, nous avons fait partie du grand Tout, nous avons fait partie du projet de l’immortaliser, et de rappeler à l’Univers notre petite existence.
Préserver la connaissance est moins couteux que de nous préserver nous-mêmes
Quelque soient les (nombreuses) raisons qui pourraient nous pousser à envisager une mémoire épistémique, il faut rappeler que déjà à l’heure actuelle, alors même que cette mémoire n’a pas encore été créé, l’entretien d’archives, de musées, de bibliothèques, de serveurs informatiques, et de toute autre forme de capital culturel, tout ceci n’a pas un coût considérable, en comparaison de bien d’autres aspects de la société. Les nations dépensent des dizaines de milliers de dollars tous les ans, dans la défense, dans la publicité, dans la construction, dans les infrastructures urbaines, ainsi que dans toutes sortes de grands ouvrages gigantesques. Gigantesques même au regard de la taille de la planète (viaducs, tunnels, gratte-ciels, réseaux routiers…). Des dizaines de milliards supplémentaires sont aussi affectés à la recherche scientifique, à l’éducation, au développement technologique ou encore à la médecine. Nous avons besoins d’une quantité astronomique d’énergie et de matière pour faire fonctionner notre société moderne, via des milliers de centrales, d’usines, d’exploitations minières, de véhicules, de routes, de voies ferrées, de gazoducs, d’oléoducs, de câbles électriques etc. Mais en parallèle de tous ceci, les institutions patrimoniales ne représentent qu’une toute petite portion de tous les bâtiments construits par l’être humain. Les serveurs informatiques et le maintien à la bonne température des manuscrits anciens ne nécessite qu’une petite partie de la production électrique mondiale, le reste alimentant nos maisons, nos industries, nos éclairages urbains etc. La quantité d’argent nécessaire pour entretenir les musées est importante mais finalement dérisoire au regard de ce qui est nécessaire pour entretenir les autres rouages de la civilisation. Même l’éducation ne nécessite pas autant de moyens que l’armée ou que la santé publique pour être efficace. En termes de ressources humaines, il n’est pas non plus indispensable de mobiliser une grande partie de la masse salariale disponible, pour que la préservation du capital intellectuel partout autour du globe, soit efficace, alors même que ce capital est immense. Même lorsque nous envoyons des échantillons de notre connaissance dans l’espace, à bord de sondes ou sous forme de messages radios, la constitution du message est en soi nettement moins couteuse que la fabrication des autres instruments à bord d’une sonde ou moins coûteuse encore que la construction de puissants radio-émetteurs. En fait, même en termes de temps, l’envoi d’un message dans l’espace ne mobilise que peu de ressources, et n’empêche ainsi pas le bon déroulement des programmes d’exploration spatiale susdits.
Le coût dérisoire d’une sorte de « boîte noire épistémique », l’est aussi en comparaison du coût qu’il faudra dépenser pour éviter des catastrophes industrielles globales : la transition énergétique, la massification du recyclage, la recherche et développement, tous ces efforts pour pouvoir contrer le réchauffement climatique et la raréfaction des ressources ont beaux être à la portée de l’économie mondiale, cela constitue tout de même une dépense considérable. On peut donc considérer qu’il est beaucoup plus aisé de créer une sauvegarde des connaissances de notre civilisation que de sauver la civilisation de sa chute, même si on peut très bien faire les deux. Insistons tout de même sur le fait que la mémoire épistémique n’est un projet de substitution à la lutte contre le réchauffement climatique, tout au plus un plan B. De toutes façons, le coût d’une mémoire épistémique est dérisoire à un point tel que multiplier les projets de mémoires épistémiques n’impliquerait qu’une hausse de dépense globale toute relative pour les nations qui cherchaient à se préserver des catastrophes. En fait, comme la longévité est un aspect important de la conception d’un projet de mémoire épistémique, avec donc un entretien permanent très réduit une fois que le projet est constitué, cela implique que le coût d’un tel projet serait finalement immédiatement amorti. Cela nous amène donc logiquement à la conclusion suivante : puisque les objectifs d’un grand projet de conservation des connaissances sont très importants, aussi bien d’un point de vue symbolique (créer la mémoire tampon de notre propre Univers, rien que cela) que pragmatique (créer une mémoire utile de notre Science pour nos descendants), puisque nous n’avons pas besoin de tout l’argent, tout le temps, tout le personnel et toute l’énergie du monde pour mener à bien un tel projet, et puisque le coût d’un tel projet n’impacterait pas vraiment celui d’autres grands projets sociaux majeurs (recherche médicale, éducation, lutte contre la pauvreté, transition énergétique, conquête spatiale, défense etc.), quelle objection peut-on vraiment faire à un tel projet ? Le seul obstacle qu’il reste, à savoir la nécessité d’une technologie nécessaire pour rassembler une quantité gigantesque d’informations, est sur le point d’être franchi. Dans le fond, malgré l’ambition d’une nouvelle bibliothèque d’Alexandrie plus pérenne, nous avons de la chance que cette ambition soit purement intellectuelle, et qu’elle soit beaucoup moins un gouffre financier que bien d’autres projets (arsenal nucléaire, chasseur de combat, campagne marketing virale, villes nouvelles, expéditions sur Mars…), tout en ayant potentiellement un impact beaucoup plus durable que ces derniers. Surtout que l’échec d’un tel projet est une notion relative : si le projet réussi, les bénéfices de rendre disponible la connaissance à nos descendants seraient de toutes façons forcément énormes : toute notre Science, nos idées, notre culture, notre Histoire. Si le projet ne voit pas le jour, alors nous n’aurions plus rien à perdre, seuls nos descendants pourraient manquer de savoirs dont ils ne soupçonneraient pas l’existence.
Note: pas de bibliographie pour cet article
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