Depuis le début, nous avons discuté de long en large des besoins qui nous poussent à militer pour la préservation à long terme des connaissances, mais nous avons décrit cette démarche en des termes finalement assez vagues. Nous avons parlé de « mémoire épistémique », de « bibliothèque d’Alexandrie moderne », de « boîte noire », de « projet » de sauvegarde des connaissances etc. Nous avons rappelé sans entrer dans le détail les différentes formes que pouvaient prendre les centres de préservations de la connaissances traditionnels : musées, bibliothèques, archives, serveurs informatiques ou encore supports électroniques. Nous avons effleuré du doigt la nuance entre support de connaissance, un objet tangible pouvant subsister indépendamment de l’utilisateur, et la connaissance proprement dite. Nous nous sommes surtout attardés sur les justifications d’un projet de mémoire épistémique, qu’il s’agisse du caractère hautement précieux de notre corpus de connaissance, des menaces potentielles qui pèsent sur elle ainsi que sur notre culture, ou encore des objectifs principaux d’une grande mémoire épistémique. Désormais, il va falloir être plus précis dans la définition des contours d’une mémoire épistémique : il nous faut décrire comment centraliser un amas de connaissances, et donc discuter des difficultés potentielles d’un tel projet, des moyens à mettre en œuvre pour garantir une préservation sur une très longue période de temps, des moyens pour s’assurer que les éventuels destinataires de cette mémoire pourront décrypter son contenu, des catégories de projets que l’on peut mettre en place, des ressources à mobiliser etc.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, reposons-nous une nouvelle fois la question fatidique : de quoi parle-t-on quand on parle de grand projet de mémoire épistémique exactement ? Jusqu’ici, nous avons employé cette expression de « mémoire épistémique », notamment pour figurer les esprits sans préjuger ce à quoi ressemblerait un tel projet. On peut tout au plus s’imaginer une sorte d’immense base de données abstraite. La mémoire épistémique est surtout un concept distinct de celui de « mémoire collective », ou encore de « mémoire culturelle ». En effet, la mémoire collective désigne plutôt un ensemble d’information partagée au sein d’un groupe, portant sur des évènements historiques ou à une narration donnée du passé, dans le prolongement de la mémoire individuelle. La mémoire collective est plutôt un concept qui vise à rendre accessible au plus grand nombre des informations cruciales sur l’histoire d’une communauté donnée, et la mémoire culturelle, vise surtout à la préservation des items, quel que soit leur niveau de vulnérabilité, ce qui implique un entretien de tous les instants, rendu possible par les institutions patrimoniales (bibliothèques, universités, musées, archives…). Tout ceci est donc surtout d’une affaire d’éducation et de conservation du patrimoine. Or, lorsque nous parlons de mémoire épistémique, ce qui est visé, c’est la préservation à très long terme des savoirs, donc plutôt de limiter au maximum l’accessibilité au moment présent pour maximiser les chances que ces savoirs parviennent jusqu’à nos descendants. Avec la mémoire épistémique, le plus important est l’information en elle-même, et non l’item qui comporte l’information. Et le fait qu’elle soit « épistémique » traduit le fait que la Science reste au cœur de cette préservation, même si nous avons vu que la préservation des connaissances pouvait aussi amener à la préservation indirecte de nos idées philosophiques et de notre culture au sens large. La mémoire épistémique est à avoir comme une mémoire « de secours » de la mémoire collective et culturelle.
La fonction fondamentale d’une mémoire épistémique, c’est de faire en sorte que les destinataires d’une telle mémoire puissent reconstituer un vaste corpus de connaissances sans repartir de zéro. Autrement dit, l’objectif principal est de protéger ces connaissances de potentiels coups durs, auxquels le système éducatif et les institutions patrimoniales pourraient être vulnérables. Ce projet de mémoire épistémique peut être rapproché d’un autre type de projet qui a déjà une fonction similaire : celui des capsules temporelles. Une capsule temporelle, pour rester succinct, désigne n’importe quel message destiné à être déchiffré dans un avenir lointain, qu’il s’agisse d’une bouteille à la mer, d’une sonde spatiale, d’un message radio envoyé vers l’espace ou encore très littéralement d’une capsule « cachée » qui ne doit être ouverte qu’après un temps très long. La plupart des capsules temporelles sont assez simples, et ne contiennent pas toujours une quantité d’informations importantes, mais ces dernières années, on a vu apparaître des capsules d’un genre nouveau, contenant des encyclopédies, des exemplaires d’œuvres libres de droit, des échantillons d’ADN. Le contenu de ces capsules est donc de plus en plus extensif. Là où les capsules temporelles « 1.0 » sont avant tout pensées pour être des traces du passage de ceux qui l’on mis en place, comme une sorte de défi lancé à l’apparente éternité de l’Univers, ces nouvelles capsules « 2.0 » ambitionnent carrément de sauvegarder des connaissances scientifiques ou philosophiques, ce qui n’est pas sans faire écho à l’objectif principal d’une mémoire épistémique. Certes, toutes les capsules temporelles « 2.0 » n’ambitionnent pas forcément de protéger le savoir dans sa globalité et ont plutôt tendance à se focaliser uniquement sur les connaissances perçues comme « essentielles », notamment les sciences dites « dures ». A l’inverse, la mémoire épistémique n’implique pas nécessairement une impulsion artistique comme celle des capsules temporelles classiques, tandis que la temporalité envisagée pour la préservation des connaissances n’est pas nécessairement aussi longue que celle de beaucoup de capsules temporelles : on demande d’une mémoire épistémique qu’elle survive à une catastrophe pouvant s’étaler sur quelques générations, certaines capsules temporelles pourraient subsister pour des milliers, voire des millions d’années. Néanmoins, on peut constater une convergence entre les capsules temporelles et la mémoire épistémique : cette convergence, c’est l’arche de connaissance. L’arche de connaissance, c’est donc n’importe quel projet qui consiste à la fois en la préservation du plus grand nombre de connaissances pour les génération futures (donc une mémoire épistémique), et en la mise à l’abri de ce savoir pour un temps très long (donc une capsule temporelle, une capsule « 3.0 »). Désormais, lorsque nous parlerons de mémoire épistémique, nous parlerons implicitement surtout de cette variante de mémoire épistémique que constituent les arches de connaissances.
De la fonction principale d’une arche de connaissance, on peut en déduire trois grandes contraintes principales, qui sont les trois axes autour desquels doivent se positionner un tel projet :
*Contrainte n°1 : un maximum de données doit être conservé. On souhaite que notre Science ne soit pas perdue pour les générations futures, ce qui implique donc que le périmètre de la préservation doit être le plus large possible. On veut sauver le plus grand nombre de connaissances possibles, ou même de données brutes plus élémentaires si besoin.
*Contrainte n°2 : les données doivent être accessibles. Au-delà de l’exhaustivité, il faut bien sûr faire en sorte qu’il soit relativement facile pour nos descendants d’accéder à notre savoir, qu’ils ne se retrouvent pas complètement démunis face à nos modes de préservation.
*Contrainte n°3 : les données doivent subsister le plus longtemps possible. Qui dit préservation, dit résistance au passage du temps, donc réponse à tous les risques, naturels, industriels ou politiques, que nous évoquions plus tôt, pouvant détruire les connaissances. Il peut y avoir aussi un juste équilibre à trouver avec l’accessibilité de nos connaissances, une trop grande facilité d’accès pourrait les compromettre.
Chacune de ces contraintes cache toutes sortes de défis (centralisation, capacité de stockage, langage, transmission, standardisation des supports…) que nous allons aborder au fur et mesure.
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