RESUME :
- En répertoriant tous les items qui relèvent du patrimoine intellectuel à travers le monde, on peut anticiper les moyens de conservation et établir un ordre de priorité dans la préservation.
- Les institutions patrimoniales dispersées à travers le monde permettent déjà de préserver nos connaissances, mais des institutions mondiales centralisant l’ensemble des connaissances en un seul lieu pourraient faciliter cette préservation par des moyens complémentaires.
- Des initiatives pour préserver des portions ambitieuses du patrimoine se multiplient, mais des organismes internationaux, tels que l’UNESCO, pourraient faciliter la mise en place de projets d’arche de connaissance exhaustifs.
- En raison de certaines limites pratiques, il peut être pertinent de sélectionner ou de structurer les connaissances emmagasinées dans une bibliothèque universelle plutôt que de centraliser l’intégralité de nos savoirs existant, en attendant que des solutions voient le jours.
- Les biais de sélection et la négligence peuvent être des risques dans la création d’une arche de connaissance sélective. Même sélective, une arche de connaissance ne devrait pas se limiter aux seules connaissances scientifiques établies, mais devrait englober également la philosophie, les arts, la culture…
- Les nouvelles technologies de stockage d’information pourraient faciliter l’émergence des arches de connaissances, et celles-ci pourraient contribuer en retour à éprouver ces technologies.
- Une préservation centrée sur l’information, notamment sous forme numérique, ne mobiliserait pas autant ressources qu’une préservation centrée sur l’objet (qui nécessite de nombreuses méthodes de conservation simultanées) tout en facilitant la centralisation à grande échelle des connaissances en un seul endroit
- Les limitations en termes de droits d’auteurs ainsi que le cadre légal autour des institutions patrimoniales peuvent compliquer la mise en place d’une arche de connaissance « exhaustive », à moins de quelques ajustements juridiques.
Répertorier c’est la première pierre de la préservation
Pour n’importe quel projet d’arche de connaissance, la première difficulté majeure, c’est de garantir l’exhaustivité. Si l’on veut s’assurer que nos connaissances perdurent par-delà les siècles, il faut que l’ensemble des informations contenues dans les documents sélectionnés pour être préservés soient complémentaires, et que rien ne soit oublié, par erreur ou par omission volontaire. Cette étape comporte déjà son lot de difficultés puisque nos connaissances sont éparpillées aux quatre coins du monde, sous diverses formes et en des lieux très variés. Au-delà du problème de garantir que l’on peut tout préserver si l’on ne centralise pas nos connaissances à un seul endroit ; il peut surtout être très difficile d’en faire le suivi, de tracer toutes les informations et de vérifier que rien n’a disparu. Cette difficulté est bien entendu amplifiée par la variété et le nombre considérable « d’items » (livres, articles, pistes sonores, films, sites web…) qui sont accumulés un peu partout, parfois en multiples exemplaires, parfois même en « faux ».
Par conséquent, la première étape de la préservation, c’est le répertoriage. L’intérêt de répertorier, c’est à la fois d’indexer tout ce qui peut l’être, c’est-à-dire d’identifier tous les items qui ont quelque chose à voir avec nos connaissances, mais aussi de faire le tri, afin de repérer les items les plus rares, c’est-à-dire ceux qui sont susceptibles de disparaître le plus rapidement si rien n’est fait. Le répertoriage est ainsi une occasion pour hiérarchiser les connaissances par degré de vulnérabilité, et donc pour identifier ce qui doit être préservé en priorité. Par conséquent, toutes sortes de manuscrits anciens, d’œuvres d’art uniques ou de traces archéologiques, par exemple, en étant identifiés comme prioritaires, peuvent plus rapidement faire l’objet de copies pérennes, au format numérique le cas échant. En clair, plus vite un objet de connaissance est identifié comme rare, plus tôt on pourra le dupliquer et le conserver durablement. Le répertoriage permet donc de limiter les angles morts de la préservation du patrimoine et de garantir à terme l’existence de versions durables de toutes sortes d’items, et ce non pas en fonction de leur caractère « essentiel » réel ou supposé, mais bien en fonction de leur singularité.
Pour être efficace, le répertoriage de nos connaissances doit respecter les étapes suivantes :
*Exploration : on part à la recherche de tous les items pouvant constituer l’arche de connaissance et on prépare l’inventaire du patrimoine à préserver. Par exemple, on enquête sur les écrivains d’une zone géographique donnée.
*Identification : on fait un état des lieux prouvant l’existence d’un item en particulier et on lui donne un nom unique. Dans l’exemple, il s’agit du titre et d’un n° d’identification d’un document écrit par un auteur donné.
*Localisation : on identifie et on trace le lieu exact où se situe l’item à chaque instant. Dans l’exemple, on vérifie régulièrement que tel ou tel document est bien dans une bibliothèque ou une collection privée dans laquelle on l’avait trouvé au départ.
*Indexation : on décrit la nature de l’item (catalogage descriptif), la nature du contenu de celui-ci (catalogage du sujet), on le hiérarchise par rapport à d’autres items et on le classe. Dans l’exemple, on détermine que le document en question est un livre, qu’il porte sur l’histoire de l’art, et qu’il fait partie de la catégorie des essais anthropologiques.
*Authentification : on s’assure que l’item est un vrai, et non une usurpation. Dans l’exemple, on certifie que le livre est un original ou une copie autorisée.
*Etat de conservation : on estime le degré de protection nécessaire à l’item. Dans l’exemple, on déduit quelles sont les conditions climatiques idéales de conservation en fonction notamment de la nature du papier et de l’encre utilisés.
*Création de métadonnées : on associe à chaque item de multiples données, dont celles identifiées lors des étapes précédentes (nom unique, localisation, nature, contexte…), pour faciliter les futures recherches en lien avec l’item. Dans l’exemple, on crée un fichier séparé mais unique et indissociablement lié au livre auquel le fichier fait référence, et l’on y renseigne le maximum d’information sur le livre en lui-même : résumé, thèmes, date de publication, nom de l’auteur, langue etc.
*Recherche de duplicata : on identifie si l’item est une variante ou une copie d’un autre, si on l’a en quelque sorte déjà identifié ailleurs. Dans l’exemple, on essaye de déterminer le nombre d’exemplaires produits, vendus ou non.
*Copie : si l’item n’existe qu’en peu d’exemplaires, voire en un seul, on en créé une copie, réelle ou virtuelle, qui doit être stocké obligatoirement dans un autre lieu. Dans l’exemple, on crée une copie du livre, au format numérique, pour que l’essence du livre subsiste en cas de destruction du livre original.
*Protection : on s’assure qu’au moins un des lieux où se trouve un des exemplaires de l’item est bien protégé des agressions extérieures et de la censure. Dans l’exemple, on s’assure que l’exemplaire original est conservé dans une institution patrimoniale (bibliothèque publique ou autre) et que le duplicata numérique est stocké dans un serveur accessible et non vulnérable.
Pour ce dernier point, on commence à dépasser le cadre du simple répertoriage pour entrer dans la préservation de l’item proprement dite. Mais la priorité accordée à un item dans la préservation est quelque chose qui dépend considérablement de certaines informations identifiées lors du répertoriage. Si on identifie suffisamment tôt qu’un item est trop fragile, alors on peut-on anticiper plus rapidement les méthodes de préservation et éventuellement, prendre les devants et créer des copies virtuelles – par exemple sous forme de scan 3D ou en ayant recours à la numérisation- avant même la fin du répertoriage afin de s’assurer que le souvenir de l’item ne soit pas perdu. C’est le cas notamment pour ce qui ne constitue pas un document écrit, visuel, audio ou audiovisuel, comme le patrimoine inamovible (bâtiments, fossiles, fragments de documents historiques…) ou encore le patrimoine immatériel (les arts représentatifs, les métiers, les traditions…).
Par conséquent, la protection de cette catégorie d’item est évidemment prioritaire. Les monuments massifs, comme la grande muraille de Chine ou les pyramides de Gizeh, les œuvres d’origine, comme la Joconde de De Vinci ou la Vénus de Milo, voire même pourquoi pas des villes, comme Venise ou Teotihuacan, et des espaces naturels, comme la forêt Amazonienne ou la banquise arctique, tout cela constitue un patrimoine qui doit faire l’objet d’une attention prioritaire puisqu’impossible à remplacer autrement que par des simulacres. Mais ces simulacres ont plus de chance de parvenir à nos descendants que les items qu’elles simulent. Par ordre de priorité décroissante viennent ensuite les items ayant une forte valeur historique et culturelle (les livres saints, la déclaration d’indépendance américaine, le Petit Prince d’Antoine de St-Exupéry, les archives d’Apollo 11 etc.), les items représentant un type d’items très rare (les codex aztèques ou les quipus incas par exemple) ou encore les items ayant une valeur comparative plus intéressante que d’autre items du même type, en terme de rareté (par exemple, les œufs de Fabergé), de complétude (un squelette complet de dinosaure est plus intéressant qu’un simple fémur isolé de la même espèce ; un manuscrit complet plus intéressant que des fragments dispersés), d’intégrité (un exemplaire dans un état de conservation correct sera plus facile à protéger qu’un exemplaire identique fortement détérioré) ou de qualité.
On notera que les exemples d’items cités précédemment constituent davantage des sources de connaissances, que des connaissances en elles-mêmes, mais comme on l’a vu plus tôt, la préservation de la Science passe aussi par la préservation de tout ce qui peut l’enrichir, ce qui comporte aussi la philosophie et les arts, ainsi que la culture au sens large. Le répertoriage de tout ce qui peut l’être peut aussi servir d’autres objectifs complémentaires de la préservation : s’assurer que le grand public puisse connaître l’existence d’une source d’information et y accéder, préparer une banque de citations et de sources possibles pour une future étude, aider par une classification rigoureuse ceux qui recherchent une source bien précise, ou encore faciliter la centralisation des connaissances établies en des lieux bien précis.
Selon la stratégie de préservation, l’information doit être centralisée ou non
Un objectif secondaire d’une arche de connaissance est d’ailleurs justement de centraliser ces connaissances. Puisque tout l’intérêt d’une grande mémoire épistémique est de sauvegarder un maximum de connaissances possibles, on comprend que la centralisation faciliterait les choses. Historiquement, de nombreuses civilisations ont très vite compris la nécessité de pouvoir collecter le maximum de documents, notamment à travers les premières bibliothèques antiques, dont les fameuses bibliothèques d’Alexandrie et de Pergame, qui avaient tout de même l’ambition de rassembler tout le savoir et toute la littérature du monde grec. Ou encore à travers les cabinets de curiosités, les collections privées et autres proto-archives qui ont pu être constitué par les élites intellectuelles d’autrefois. De nos jours, ce rôle de centralisation est essentiellement détenu par ce qu’on appelle les institutions patrimoniales, c’est-à-dire toutes sortes d’organismes le plus souvent (mais pas exclusivement) publics, qui ont pour objectif de conserver autant d’items que possible. On distingue plusieurs lieux majeurs de centralisation, en fonction de la nature des items conservés :
*Les bibliothèques : ces lieux rassemblent avant tout des documents écrits, des livres, des manuscrits, des parchemins et tout autre support d’écriture imaginable. Les bibliothèques peuvent être publiques, privées, scolaires ou encore académiques, et peuvent parfois comporter des archives annexes, pouvant comporter des supports d’informations complètement différents (bandes magnétiques, disques, photos…).
*Les musées : ces lieux rassemblent plutôt les objets qui ne sont pas des supports d’information stricto-sensu, mais des objets qui ont un intérêt scientifique, philosophique, historique et artistique tels que : les œuvres d’arts (arts visuels, sculptures, ruines…), les realia (objets du quotidien tels que du textile, de la monnaie, des outils…), des technologies (véhicules, instruments…) et d’autres artefacts utilisés dans la recherche scientifique (fossiles, animaux empaillés, clichés astronomiques, prototypes, bouteilles de formol, échantillons chimiques, graines…). Les musées sont le plus souvent organisés autour d’un thème ou d’un domaine de recherche particulier.
*Les archives : ces lieux rassemblent des supports éclectiques, et constituent le plus souvent les mémoires matérielles d’organismes particuliers, tels que des entreprises, des institutions publiques, des écoles, des universités, des centres de recherche, des associations, des centres culturels, des centres administratifs etc. Si les informations stockées dans les archives sont le plus souvent de nature écrite, comme pour les bibliothèques, on peut néanmoins trouver des institutions spécialisées dans la conservation de supports bien précis : enregistrements sonores ou musicaux, films et items audiovisuels, photographies, données numériques, médias optiques (CD, DVD…), médias magnétiques (bandes magnétiques, cassettes…), métaux, papiers particuliers…
*Les datacenter : ces lieux sont spécialisés dans la conservation de données numériques, allant des données brutes aux informations plus abouties, tel que des logiciels, des fichiers informatiques, des communications ou encore des sites Internet, pouvant constituer eux-mêmes des supports multimédia (vidéos, articles, musiques, billets de blog…). Ces lieux sont conçus pour centraliser les informations pouvant être stockées sur des supports à mémoire de masse.
Il est à noter que l’objectif principal d’une institution patrimoniale reste la centralisation des items en eux-mêmes, puisque ce sont ces items qui doivent être maintenus en état, alors qu’une arche de connaissance priorise plutôt la centralisation des informations, et vise plutôt la préservation des connaissances, indépendamment des supports matériels, et ne vise pas forcément le maintien de l’intégrité physique de ces derniers, bien que cela soit tout autant souhaitable.
Certes, une grande partie du patrimoine de l’Humanité ne pourra évidemment pas être rassemblé en un seul endroit, ne serait-ce que parce que comme nous l’évoquions plus tôt, certaines œuvres sont inamovibles. Plus prosaïquement, il serait de toute façon très difficile de rassembler en un seul endroit la majorité des artefacts qui existent, pour des raisons évidentes d’encombrement et de logistique. Mais de toute façon, si l’on centralisait l’ensemble de notre patrimoine à un seul endroit, le risque qu’une catastrophe vienne le réduire à néant serait considérablement accru. Par sécurité, une répartition du patrimoine de l’humanité à travers le globe est bien plus souhaitable, pour assurer qu’une partie au moins de ce patrimoine survive à long terme. En revanche, la centralisation est largement possible, et même souhaitable, lorsqu’il s’agit de stocker des items que l’on peut soit dupliquer sans problèmes, soit numériser sans problème. Nous ne pouvons peut-être pas faire des copies de chaque tableau de chaque musée, mais nous pouvons faire des photographies haute qualité de ces derniers, jointes avec des métadonnées détaillées (titre, date, lieux, support, texture…). Autrement dit, s’il est vain de créer un musée mondial, il est en revanche tout à fait envisageable de créer une bibliothèque mondiale. Cette « bibliothèque » globale peut d’ailleurs ne contenir que des copies ou des versions numériques, voire même ne consister qu’en une bibliothèque numérique. Ainsi, la destruction d’une telle bibliothèque ne poserait pas de problème tant que les autres formes d’archives traditionnelles seraient toujours là. De plus, une bibliothèque numérique, même mondiale, serait plus facile à dupliquer en plusieurs exemplaires à travers la planète, ce qui permettrait d’augmenter grandement les chances de survie des informations stockées, tout en garantissant qu’un maximum de régions différentes à travers le globe aient accès à ces informations. Un autre intérêt de la centralisation, c’est également de simplifier au maximum l’accès à tout notre patrimoine et donc son étude : si un item est absent d’une bibliothèque A mais présent dans une autre bibliothèque B, alors qu’un autre item est absent de A mais présent dans B, cela complique évidemment l’étude parallèle de ces deux items ainsi que leur éventuelle mise en relation. Un patrimoine trop dispersé est un obstacle pour la recherche comparée. L’intérêt d’une bonne centralisation des informations, au-delà de faciliter la préservation de celles-ci, c’est de s’assurer de que toutes les sources d’information produites par l’humanité sont identifiées et disponibles, de cartographier l’intégralité de nos connaissances, et plus globalement de faciliter tout agencement de ces informations.
De plus, un réseau de « bibliothèques mondiales » serait parfaitement complémentaire des réseaux décentralisés déjà existant, en cela qu’elles ne remplaceraient pas les bibliothèques existantes. On peut même attribuer des missions différentes à chacune d’entre elle : les bibliothèques classiques auraient surtout pour but de préserver les items, en tant qu’items (manuscrit, livre, films, parchemins…), en tant qu’objets de valeur vulnérables, tandis que les bibliothèques mondiales auraient davantage pour but de préserver les connaissances en elle-même. Dans les bibliothèques classiques, on cherche à faire tout le nécessaire pour protéger des objets matériels inestimables et parfois irremplaçables : il s’agit d’une préservation directe. Dans ce cas, la décentralisation est la meilleure stratégie pour favoriser la survie des items à travers le temps. En parallèle, dans une bibliothèque mondiale, on cherche à tout faire pour stocker un maximum d’information, et la protection de celle-ci passe par une conversion dans un support qui soit optimal tant en termes de résistance à l’usure qu’en terme de capacité de stockage : il s’agit d’une préservation indirecte. Dans ce cas-ci, c’est la centralisation qui s’impose comme la meilleure stratégie pour la survie des informations. La bibliothèque classique est là pour nous assurer que des exemplaires de la bible de Gutenberg existeront toujours dans le futur, tandis que la grande bibliothèque mondiale sera là pour nous assurer que le contenu d’une telle bible serait toujours disponible, et que l’on sache qu’elle a existé sous telles ou telles formes par le passé. Encore une fois, ces deux systèmes sont complémentaires l’un de l’autre, ces deux réseaux ont en commun l’objectif de préserver notre patrimoine culturel, et peuvent constituer toutes les deux des variantes d’une grande mémoire épistémique. L’un de ces réseaux serait simplement décentralisé pour assurer la préservation d’un patrimoine matériel, l’autre serait totalement centralisé pour assurer l’exhaustivité du contenu du patrimoine à conserver. Par ailleurs, il existe aussi des « items » qui n’existent pas sous forme matérielle, le patrimoine immatériel : des savoir-faire, des pratiques, des coutumes, des histoires orales, des langues etc. Ces « items » ne peuvent pas être conservés de manière classique, et seule une préservation indirecte est possible. Ces cas sont donc encore plus indiqués pour une centralisation dans une mémoire mondiale que le patrimoine matériel.
Des organismes préexistants faciliteraient la création d’une arche de connaissance
En résumé, pour pouvoir répertorier, classer et centraliser les connaissances, de multiples institutions existent déjà, qu’elles soient privées, publiques ou autre. La plupart de ces organismes sont locaux, c’est-à-dire aptes à gérer les informations trouvables dans une ville donnée, dans une région donnée ou dans un pays donné. Une difficulté dans la centralisation des connaissances peut d’ailleurs aussi résider dans la multiplicité des organismes nationaux, qui peuvent vouloir garder l’exclusivité de la conservation de certains items qui ont une importance dans les pays concernés. Toutefois, il existe des organismes internationaux, ayant la capacité de réaliser d’ambitieux programmes d’indexation et de conservation à l’échelle mondiale. On peut penser notamment à l’UNESCO, qui a déjà réalisé plusieurs projets de mémoire culturelle (décentralisés). Parmi les plus notables : on trouve la création d’un réseau de géoparcs (pour préserver d’importantes réserves naturelles et donc le patrimoine naturel mondial), la collection UNESCO d’œuvres représentatives (pour traduire dans de multiples langues les œuvres les plus emblématiques de chaque pays), la constitution de listes du patrimoine mondial, matériel (notamment pour les monuments, centres historiques, les musées et les sites archéologiques) et immatériel (notamment des archives, des traditions orales et des pratiques culturelles précises), la création d’une bibliothèque numérique mondiale ou encore le projet « mémoire du monde », qui constitue une sorte d’archive mondiale.
Ces deux derniers projets en particulier, se focalisent sur la conservation de quelques œuvres représentatives, mais constitueraient sans doute un très bon socle pour un projet d’arche de connaissance, moyennant une extension de ces projets à la préservation d’items beaucoup plus variés et nombreux. Une « mémoire du monde élargie » pourrait ainsi nous aider à préserver les connaissances et le patrimoine intellectuel, et ne pas se cantonner exclusivement à la préservation d’une sélection restreinte d’œuvres fondée sur des critères nationaux. Bien sûr, il y aurait plusieurs difficultés dans un tel projet, ne serait-ce que le coût (relativement) important, la volonté des pays de partager des copies de leur patrimoine pour une archive mondiale, ou encore la question délicate des droits d’auteur, à plus forte raison dans le cas d’une centralisation des publications scientifiques ou des œuvres d’arts récentes. Cela dit, dans le cadre d’un projet international soutenu par plusieurs pays différents, il serait probablement beaucoup plus aisé d’obtenir les fonds nécessaires qu’avec plusieurs initiatives séparées plus locales. Il serait plus aisé également d’instaurer un traité mondial pour la réforme du circuit de publication scientifique ou encore de faire en sorte que les différentes juridictions en matière de droits d’auteurs autorisent la copie d’une œuvre si celle-ci est dédiée exclusivement à la sauvegarde à long terme d’une connaissance. Un tel projet aurait beaucoup plus de difficulté à voir le jour si elle émanait d’un organisme privé ou national spécifique, que si elle était à l’initiative d’une agence liée à l’ONU, telle que l’UNESCO. Toujours est-il, que l’UNESCO est sûrement l’organisme qui possède, à l’heure actuelle, le plus de pouvoir pour initier un projet réellement ambitieux d’arche de connaissance, tandis que les initiatives privées et non-gouvernementales plus modestes tendent à se multiplier à travers le monde (Arch Mission Foundation, Long Now Foundation, Memory of Mankind, Internet Archive…) et que des prémisses de projets de « bibliothèques universelles » commencent à voir le jour : citons pelle mêle la fondation Wikimédia ; la Bibliothèque Européenne ; le Projet Gutenberg ; le « Global Memory Net » ; la « Digital Public Library of America » ; ou encore le « Chinese Text Project ». Cela signifie que le monde est probablement près pour une arche de connaissance en bonne et due forme.
Une arche doit trouver le bon équilibre en matière d’exhaustivité
Un autre aspect important de la mémoire épistémique, c’est la quantité d’information qui doit être stockée. Jusqu’ici, nous avons fait l’hypothèse implicite que pour garantir la préservation d’un maximum de nos connaissances, nous devions être le plus exhaustif possible : préserver le maximum d’items possibles, créer des copies, même « virtuelles », de tout ce qui a le moindre potentiel scientifique ou culturel, même ténu. Certes, la centralisation de tout notre patrimoine est une tâche très difficile si l’on s’en tient à la conservation des supports matériels (livres, films, bandes, artefacts…) mais la création d’une sorte de bibliothèque mondiale est un peu plus réaliste si celle-ci consiste en une banque d’information numérique. Toutefois, il existe même dans ce cas des limitations pratiques évidentes à la création d’une collection exhaustive des informations. Si l’on met de côté les problématiques liées aux technologies de stockage (que nous aborderons plus loin), les nombreux obstacles à une « bibliothèque universelle » vont des droits d’auteurs à la grande disparité de support à numériser, en passant par l’inaccessibilité de certains items (censure, non-publication, pertes occasionnelles…). Mais surtout, même si l’on parvient à franchir tous ces obstacles et à créer une belle bibliothèque universelle capable de tenir la durée, comment s’assurer que nos descendants parviendront à naviguer dans le gigantesque océan d’information ainsi accumulé ? En d’autres termes, ne faudrait-il pas sélectionner les informations que nous voulons préserver ? Il existe trois sortes de réponses possibles à cette question, qui permettent chacune de dessiner trois grandes approches de ce qu’une arche de connaissance doit être :
*La solution du stockage brut et exhaustif : la mémoire épistémique s’articule autour de l’accumulation du plus grand nombre d’information possible, et sans discrimination entre ces informations. L’inconvénient majeur d’une telle approche, on l’a dit, c’est la complexité du travail de recherche nécessaire pour quiconque ayant accès à une telle montagne d’information. La moindre fouille d’information équivaudrait à chercher une aiguille dans une botte de foin et nos descendants pourraient donc avoir bien du mal à reconstituer un nouveau socle de connaissance. Il serait également plus difficile de faire le tri entre le vrai et le faux si la moindre idée émise par quiconque est préservée sans distinction. Mais, et c’est là que réside justement le grand avantage d’une mémoire épistémique non sélective, en s’assurant que la moindre idée soit préservée, on augmente aussi la probabilité que les bonnes idées malencontreusement méconnues perdurent. Surtout, on esquive une grande partie des biais idéologiques qui peuvent intervenir lors d’une sélection : si toutes les hypothèses et toutes les postures philosophiques sont conservées, mêmes les plus bancales, cela réduit le risque que nos descendants soient manipulés par les informations qu’ils pourraient découvrir. D’ailleurs, il faut rappeler que nous ne pouvons pas forcément nous rendre compte à l’instant t de tout ce qui peut avoir un impact important plus tard, de nombreuses œuvres d’art ou découvertes scientifiques considérées aujourd’hui comme importantes sont parfois passées inaperçues en leur temps, jusqu’à même l’oubli total, et il n’est donc pas saugrenu d’imaginer que dans les archives actuelles, il existe des items passés inaperçus que l’on identifiera comme importants dans le futur. Dans le cas particulier des publications scientifiques, on parle d’effet tiroir pour désigner la négligence dans la publication ainsi que la conservation d’articles scientifiques dont les conclusions sont indécises, alors que ces articles sont paradoxalement décisifs pour évaluer l’état des connaissances sur un sujet donné. La règle de l’exhaustivité absolue a donc le mérite de supprimer pas mal de biais de sélection et pour nos descendants, cela se traduirait par une vision assez représentative de notre civilisation et de notre Science.
*La solution d’une sélection non exhaustive : une mémoire épistémique s’articule autour de la priorité donnée aux informations considérées comme « pertinentes » pour la préservation. Le principal intérêt d’une bibliothèque d’information sélective, c’est de faciliter pour les générations futures l’analyse de ces informations. L’avantage d’un nombre limité d’information, outre le fait de faire dépenser moins d’énergie à nos descendants, c’est de pouvoir leur offrir une vision synthétique de notre savoir. Cette solution a aussi le mérite d’être plus praticable avec les technologies actuelles, en attendant l’apparition de nouvelles technologies de stockage d’information. Parmi les informations les plus pertinentes que l’on pourrait entreposer dans une archive sélective, on pourrait préserver en priorité les sources les plus synthétiques (encyclopédies, dictionnaires, atlas…), les sources les plus significatives sur le plan historique et culturel (la mémoire des évènements importants, les chefs d’œuvres artistiques, les œuvres les plus populaires, les traités et documents juridiques historiques…), les sources les plus rigoureuses sur le plan scientifique (publications scientifiques sérieuses et méta-études), les sources les plus représentatives de chaque catégorie de support qui existe (sites Internet les plus typiques, article journalistique typique etc.) ou encore que les plus représentatives de chaque époque et chaque espace géographique sur Terre. Tous ces critères n’évitent pas les biais mais ont le mérite de permettre une synthèse de notre patrimoine, qui peut d’ores et déjà constituer une base de travail assez riche pour les générations futures. Un autre critère possible pour la sélection, c’est de focaliser la préservation en priorité sur tout ce qui est vulnérable ou rare en priorité, car rappelons le, certains items (fossiles, manuscrits anciens, sites archéologiques, espèces en voie de disparition, langues, coutumes, œuvre sur le point d’être censurée…) seront à jamais irrécupérables une fois détruits, tandis que nos connaissances les plus générales (mathématiques, physique, astronomie…), si elles étaient perdues, ne le seraient pas forcément de façon irréversible, en théorie. Une bonne arche de connaissance ne serait pas nécessairement une arche de nos connaissances les plus essentielles, mais, contre-intuitivement, une arche de nos connaissances les plus spécifiques, c’est-à-dire aussi les plus éphémères.
*La solution d’un stockage exhaustif mais hiérarchisé : la mémoire épistémique s’articule autour d’une accumulation du plus grand nombre d’information possible, mais ces informations s’articulent les unes par rapport aux autres de façon hiérarchique. Cette approche constitue un compromis entre les deux solutions précédentes, puisque l’on garde l’avantage de ne « rien oublier » tout en gardant aussi l’avantage de rendre plus accessible ce qui est « plus important ». Ainsi, nos connaissances les plus précieuses seraient plus faciles d’accès pour nos descendants que nos informations les plus « inabouties ». Cela reviendrait toujours pour eux à franchir une immense chaine montagneuse, mais celle-ci serait parsemé d’un réseau de chemins balisés et cartographiés. Cela peut se traduire concrètement de la façon suivante : on peut très bien envisager une archive mondiale telle que les informations les plus importantes soient stockées dans un support A (facile d’accès, facile à décoder, et moins détaillé, par exemple des tablettes d’argiles), qui constituerait une sorte « d’introduction » à notre civilisation. Puis, on peut trouver plus en profondeur de cette archive un support B, contenant une quantité d’information beaucoup plus importante, sur un support un peu plus difficile à déchiffrer (par exemple, des disques optiques), et qui serait de nature plus encyclopédique. Ensuite, on trouverait un support C encore plus loin qui serait une banque d’information très massive et ainsi de suite. Ainsi, si chacun de ses supports contenaient des archives audiovisuelles, le support A contiendrait une sélection de photographies, le support B contiendrait une collection de milliers de films et documentaires ainsi que des milliers de documents vidéo historiques, et le support C serait l’équivalent d’une archive audiovisuelle universelle contenant le maximum de documents possibles (reportage, clips, publicités, émissions TV, films à petit budget…) et leurs métadonnées associées.
Toutes ces approches d’arches de connaissances sont autant d’écoles parfaitement complémentaires les unes les autres. La multiplicité des projets offrirait une meilleure garantie que l’un d’entre eux survive sur le très long terme.
Il existe de nombreux critères pertinents de sélection du patrimoine intellectuel
Dans le cas d’un projet d’arche de connaissance qui aurait recours à de la sélection ou à de la hiérarchisation de l’information, la liste des critères permettant ces opérations va être un choix crucial. En effet, la grosse difficulté d’une sélection, outre le fait de prendre le risque de mettre au second plan des informations pourtant cruciales, c’est aussi de fournir une vision potentiellement biaisée de notre civilisation aux générations futures. Cette question s’était par exemple posée à la NASA pour la création du Voyager Golden Record en 1977, un disque contenant une sélection d’images, de musiques et de paroles en plusieurs langues. Il avait par exemple été fait le choix de ne pas montrer d’images « négatives » (scènes de guerres, évènements historiques tragiques…) de l’espèce humaine, et donc de retenir entre autres les photographies de planètes, de villes, de scènes de vies, de véhicules ou encore d’œuvres d’art. Cette démarche peut poser question car elle ne dresse pas un tableau très représentatif de notre civilisation industrielle, dont les exploits n’ont eu d’égal que les atrocités. On pourrait même ajouter que la préservation de la connaissance de ces atrocités pourrait être utile pour les générations futures, que ces derniers gagneraient à être au courant des risques qu’ils encourent s’ils redécouvrent une technologie particulière (énergie nucléaire, machines émettrices de gaz à effet de serre, informatique, chimie organique…) ou s’ils adoptent une combinaison de politiques similaire à celles qui ont pu mener à des évènements tragiques par le passé. Ainsi, parmi les connaissances qui relèveraient de l’Histoire, les évènements tragiques compteraient probablement parmi les connaissances prioritaires dans la sélection.
Pour ce qui est des connaissances scientifiques, il pourrait être tentant de prioriser les articles scientifiques les plus décisifs (par exemple, ceux portant sur la physique quantique, la sélection naturelle, la théorie de la relativité générale, le théorème d’incomplétude de Godel etc.). Mais, on l’a dit, certaines publications n’ont pas eut de retentissement immédiatement après leur parution, ce qui implique qu’une sélection d’ouvrage scientifique ne devrait pas être trop discriminante, pour ne pas que des articles majeurs mais oubliés passent entre les mailles du filet de la préservation. Par ailleurs, il existe de nombreux domaines qui sont encore mal connus des scientifiques, voire qui ne peuvent pas vraiment faire l’objet d’une démarche scientifique (métaphysique, éthique, idéologies, esthétique…), alors qu’il s’agit de domaines majeurs de la pensée humaine, qui impliquent énormément de pistes de réflexions sur le sens de l’existence, l’origine du monde, le bien et le mal, la recherche du bonheur, la beauté, et bien d’autres questions existentielles plus ou moins universelles. Autrement dit, quitte à préserver des connaissances scientifiques qui n’ont pas toutes le même degré de fiabilité, cela vaudrait le coup de chercher à préserver aussi des ouvrages plus philosophiques ou spéculatifs, dont les enseignements peuvent compléter ceux des Sciences.
En outre, il existe aussi une catégorie bien particulière d’ouvrages qui pourrait faire l’objet d’une attention particulière : les encyclopédies. Une encyclopédie, c’est une œuvre littéraire constitué d’une multitude d’articles portant sur un maximum de thèmes, de concepts ou de personnes possibles. Chaque article ne constitue pas un savoir exhaustif du sujet dont il parle, mais malgré sa nature concise, il peut contenir une majorité d’informations clés sur le sujet abordé (définitions, caractéristiques principales, classification, relations…) et a le mérite d’être beaucoup plus accessible pour le grand public qu’une publication scientifique ou un essai philosophique. Par conséquent, si une encyclopédie est réussie, elle peut constituer une excellente synthèse de toutes nos connaissances, qu’elles soient au stade d’idées, de questions, de faits établis ou de doctrines. Comme il existe par ailleurs plusieurs encyclopédies, avec parfois des philosophies de rédaction différentes (encyclopédies d’experts comme l’Encyclopedia Britannica, encyclopédies s’appuyant sur le savoir collectif du grand public comme Wikipedia, encyclopédies spécialisées dans un domaine précis comme l’encyclopédie de Stanford pour la philosophie etc.), les risques d’erreurs au sein d’un article peuvent être compensés par l’existence de multiples articles alternatifs autour du même sujet. Si les encyclopédies ne constituent pas en soi une mémoire épistémique exhaustive, elles donnent une vision d’ensemble suffisamment complète de nos savoirs, à plus fortes raisons si elles sont accompagnées d’autres ouvrages de synthèses tels que des atlas, des cartes, des dictionnaires, des tables de données ou encore des graphes. En somme, là où une mémoire épistémique exhaustive serait une source d’information importante pour des études dites idiographiques, une mémoire épistémique sélective et encyclopédique serait une source d’informations utile pour des études dites nomothétiques.
Enfin, pour ce qui est du patrimoine culturel au sens large, aussi bien intangible que tangible, aussi bien inamovible qu’amovible, il y a là encore de nombreuses pistes possibles de critères de sélection. On en déjà évoqué quelques-uns auparavant : la rareté, l’état de conservation, la réplicabilité, le caractère représentatif d’une catégorie d’items bien spécifiques, entre autres choses. Dans le cas des œuvres d’arts, on peut aussi penser au cas des chefs d’œuvres, c’est-à-dire les œuvres d’art considérées comme des pièces maîtresses dans leur domaine (genre, époque, culture, courant artistique, auteur, style…). Bien entendu, on retrouve le même problème qu’avec les publications scientifiques, à savoir le fait que l’importance historique d’une œuvre peut varier au cours du temps, et donc que sélectionner des œuvres peut faire tomber de potentielles œuvres majeures dans l’oubli. Le problème est même exacerbé par le fait que les critères esthétiques permettant de définir un « chef d’œuvres » sont bien plus arbitraires que ceux permettant de définir la rigueur scientifique d’un article. On peut au moins limiter le problème en cherchant à créer une sélection dans laquelle le plus grand nombre possible de courants artistiques, de genres, de nationalités, d’époques etc. soient représentés. Même chose pour la section du patrimoine qui ne relève pas des arts à proprement parler : toute documentation de modes de vies, de techniques, de métiers, de coutumes, de langues et bien d’autres aspects de la culture ne doit laisser de côté aucun peuple, aucune époque, ni aucun milieu social. Au passage, il ne faudrait pas négliger la préservation de tout ce qui peut être considéré comme non-artistique, puisque d’une part, l’Art n’est qu’une portion de la culture, et d’autre part, l’Art est un concept aux contours assez flous et fluctuants au cours du temps : certaines activités considérées comme artistiques pendant un temps, ne l’ont plus été à une autre période, ou le sont redevenues par la suite. Toujours est-il que même sélective, une arche de connaissance est d’autant plus pertinente qu’elle couvre des domaines très variés et très différents. Il est d’ailleurs aussi envisageable de faire coexister une multitude de mémoires thématiques (artistique, philosophique, scientifique, historique…) voire même locales (régionales, ethniques et/ou nationales) pour constituer une telle arche.
La technologie est désormais disponible pour de stocker un maximum de connaissances
Que l’on décide de stocker une quantité sélective ou non d’information, cette quantité va probablement être gigantesque. Par conséquent, il faudra trouver une solution technologique adaptée, c’est-à-dire un support d’information avec une capacité de stockage maximale. Avant l’ère industrielle, les méthodes de stockage étaient très limitées : n’importe quel support matériel sur lequel on pouvait écrire pouvait faire l’affaire (cuir, écorce, carapace de tortue, pierre, tablette d’argile…). Celui qui s’est le mieux imposé, c’est bien entendu le papier, en raison de sa praticité (le support est léger et peu épais, ce qui limite l’encombrement) ainsi que de sa relative facilité de duplication, surtout suite à l’invention de l’imprimerie. D’ailleurs, le développement des Sciences est corrélé avec l’avènement de cette dernière innovation. Seulement voilà, malgré ses avantages, le papier, et par extension le livre, n’ont pas un volume négligeable, et l’accumulation de papier a imposé une contrainte majeure, celle de devoir construire des bâtiments dédiés au stockage et à la conservation des livres, dont la taille et le nombre se sont décuplés au fil du temps. Au milieu du 20e siècle, certaines estimations de l’époque indiquaient que la taille des bibliothèques devrait doubler tous les 16 ans si l’on voulait continuer de stocker la totalité des livres et autres écrits produits dans le monde. Dès cette époque, on avait pressenti qu’une miniaturisation des supports d’information allait être nécessaire pour éviter que les bibliothèques du monde débordent de livres. Les microfilms et les photographies microformes étaient une première piste envisagée pour concentrer l’information contenu dans un livre dans un support plus petit, donc moins encombrant. Mais la révolution numérique a permis de résoudre provisoirement le problème avec l’apparition de la mémoire informatique, dont les capacités de stockage étaient largement supérieures à tout ce qui a précédé. De plus, le rythme des innovations en matière d’informatique est à même de suivre le rythme de l’accroissement de l’information. Si la puissance de calcul des ordinateurs a doublé tous les 2 ans depuis le milieu du 20e siècle (Loi de Moore), la capacité de stockage a doublé au même rythme, en raison de la miniaturisation des transistors, et donc, de leur multiplication au sein d’un seul ordinateur. La capacité de stockage suit donc une autre loi, la loi de Kryder, très similaire à la loi de Moore, c’est-à-dire qu’elle augmente de façon exponentielle au cours du temps. Résultat, la quantité d’information produite sur Terre en 2023 était de 120 zettaoctets, soit mille milliards de milliards d’octets, ce qui équivaut à une pile de livre de 16 200 milliards de km de long (à titre de comparaison, une année-lumière équivaut à une distance de 9461 milliards de km). Il est évident que la totalité des bibliothèques de la Terre serait bien incapable de stocker une pareille masse d’information. Toutefois, ce volume reste si élevé qu’il faut tout de même des milliers de data center (contenant eux-mêmes des milliers de serveurs) pour pouvoir stocker la totalité des informations disponibles sur la planète. De plus, ces data centers sont mobilisés pour de nombreuses tâches (réseaux sociaux, communication, bourse, AI…) et sont très gourmands en énergie, ce qui constitue donc la nouvelle limite supérieure à la centralisation des informations. Par conséquent, même encore de nos jours, la création d’une mémoire épistémique exhaustive ne semble pas réalisable avec des solutions techniques existantes, et tout projet d’arche de connaissance est condamné à être sélectif ou à être décentralisé, c’est-à-dire à être constitué de plusieurs supports de stockage dispersés aux quatre coins du globe.
Cela dit, les progrès technologiques continuent, et il y a encore de l’espoir pour que la miniaturisation des composants informatiques soit tellement fine qu’elle atteigne un niveau moléculaire. Il y a notamment deux pistes prometteuses pour repousser drastiquement les limites de la miniaturisation, à savoir les nanotechnologies d’une part, et le stockage sur brins d’ADN artificiels d’autre part. Comme pour un support traditionnel, on stocke les informations sous forme de bits informatiques, pouvant prendre la valeur « 1 » ou « 0 », et ces « 1 » et « 0 » étaient liés à des composants électroniques qui avaient une taille donnée. Mais avec les nanotechnologies et l’ADN, ces « 1 » et « 0 » pourraient désormais avoir la taille d’une molécule, voire d’un atome. Pour donner un ordre d’idée, une molécule d’ADN possède un diamètre de 2 nm (1 nm = 0,000000001 m) et chaque « morceau » élémentaire de la molécule (nucléotide) fait 0,33 nm de long. Si l’on reprend la pile de livre de 16 200 milliards de km de long et qu’on suppose que chaque paire de nucléotide peut accueillir 2 bits (0,25 octets), il nous faudrait une molécule de 43000 km (soit plus de 10% de la distance Terre-Lune). Cette distance peut sembler encore très grande, mais chaque chromosome humain possède 220 millions de paires de nucléotides réparties sur une longueur de 7 cm, et l’être humain possède 24 chromosomes par cellule. Dans l’absolu, on pourrait stocker l’intégralité de l’information produite sur Terre en 2024 dans les brins d’ADN contenus dans un volume inférieur à celui d’un corps humain. La technologie du stockage dans l’ADN est encore en plein développement, il reste quelques obstacles techniques qui empêchent la démocratisation de cette technique pour les activités courantes (notamment la faible vitesse d’écriture et de lecture), mais des équipes de chercheurs sont désormais capable de stocker l’intégralité du contenu du Wikipédia anglais (2 Giga-octets) dans des brins d’ADN, ce qui est déjà suffisant pour envisager l’existence d’une nouvelle catégorie de data center, dont le volume serait très faible, et dont le but ne serait pas de remplacer les data centers existants pour continuer à faire fonctionner Internet, mais pour créer une sorte de boîte noire d’Internet à un instant t, non consultée et mise à jour régulièrement. Autrement dit, le stockage d’ADN serait une solution satisfaisante à des fins d’archivage numérique. Rien qu’en décidant de stocker uniquement le contenu des encyclopédies existantes (pas seulement Wikipédia), nous pourrions déjà créer une mémoire épistémique gigantesque en mobilisant un espace ridiculement faible, sans mobiliser une énergie et un investissement considérable en amont. Chaque bibliothèque, chaque archive, chaque musée ou autre, pourrait même créer sa propre boîte noire, en faisant appel à un support qui tiendrait au creux de la main. Si on mettait bout à bout chaque archive ADN issue de chaque institution patrimoniale, on obtiendrait une sorte de bibliothèque universelle, pas particulièrement volumineuse, mais particulièrement dense en information, ce qui serait un bon départ pour un projet d’arche de connaissance, certes décentralisé, mais exhaustif. A noter que depuis 2024, il existe d’ores et déjà une « bibliothèque lunaire » à bord de la sonde lunaire odyssée dont le contenu est constitué d’une vingtaine de livre et de 10000 images codés dans des brins d’ADN, ainsi que d’autres informations dans d’autres supports, un projet que l’on doit à l’Arch Mission Foundation.
Un projet d’arche de connaissance aurait des retombées technologiques
En plus des technologies liées à l’ADN et des nanotechnologies, d’autres solutions de stockage d’information en masse sont en phase de développement. C’est le cas par exemple des disques optiques 5D, dont l’existence s’appuie même sur la promesse d’une longévité exceptionnelle, un critère important pour une arche de connaissance, ce dont on aura l’occasion de reparler plus loin. D’autres technologies incluent le stockage holographique, ou encore l’utilisation de matériaux avancés (PCM, verres ou céramiques) dans lesquels on effectue des micro-gravures. Certains projets d’arches de connaissances mobilisent d’ailleurs certaines de ces technologies émergentes, tel que le projet « Rosetta » de la « The Long Now Foundation » ou encore l’exemple médiatique du disque optique 5D contenant un exemplaire du cycle Fondation d’Asimov, à bord d’une voiture envoyée dans l’espace en 2018. Beaucoup de ces technologies sont encore à un stade de développement peu avancé, et le marché des nouvelles technologies de stockage est encore assez petit au moment où ses lignes sont écrites. L’ADN semble être la technologie la plus prometteuse dans la mesure où de nombreuses entreprises sont intéressées et que le montant total des investissements (R&D, startups, séquençage, équipements…) se chiffre entre plusieurs dizaines et plusieurs centaines de millions de dollars. Une goutte d’eau par rapport à d’autres technologies telles que l’IA, le nucléaire ou le spatial, mais aussi un montant largement supérieur à ce que les quelques centres de recherche investissent dans le disque optique 5D.
Toujours est-il, que le stockage d’information est un enjeu important pour la société actuelle : rappelons que notre civilisation industrielle dépend désormais de l’information et de la connaissance. Les limites physiques imposées par les centres de données (encombrement, énergie, entretien…) combinées à la hausse exponentielle des données numériques vont générer un fardeau de plus en plus considérable dans les années à venir. Par conséquent, il est inévitable que l’industrie s’intéresse à tout ceci, ce qui peut aussi signifier que les investisseurs ont peu de risques à prendre à soutenir des projets à forte valeur symbolique qui seront les étendards de ces innovations. Une arche de connaissance serait à la fois une occasion de tester ses nouvelles technologies d’une façon « spectaculaire » tout en préparant le terrain à d’autres applications plus concrètes : améliorations des data center et du cloud computing, innovations en photonique, en optique, en biotechnologies, utilisations dans le secteur spatial, dans la défense etc. Autrement dit, une arche de connaissance serait à la fois un coup de projecteur et une démonstration de faisabilité de ces nouvelles technologies, avant une éventuelle démocratisation, tout ceci à un coût relativement peu prohibitif. Enfin, l’archivage pourrait probablement être un des premiers cas d’utilisation des nouvelles technologies de stockage d’information, pour la simple raison que l’une des principales limites actuelles de ces technologies, sont la vitesse d’écriture, et surtout, de lecture, qui n’égalent pas pour le moment celui des supports numériques traditionnels. Comme certaines archives ne sont pas forcément faite pour être consultées régulièrement (pour faciliter la préservation notamment), alors la « lenteur » des nouvelles technologies ne constituaient pas un inconvénient majeur pour cette utilisation. Les arches de connaissances pourraient très bien devenir l’avant-garde des supports optiques 5D, holographiques, nanométriques ou génétiques, avant la maturation de ces technologies, tandis que le fait que des applications soient déjà possible pourrait aider le financement de la recherche et développement dans ces domaines.
Nos connaissances sont réparties sur une trop grande variété de supports
Les nouvelles technologies de stockage d’information présentent une aubaine pour la constitution d’une arche de connaissance massive et plus ou moins centralisée. Mais un autre intérêt de ces supports réside aussi dans le fait que l’entretien nécessaire pour la préservation de ceux-ci est minimal. L’une des plus grandes difficultés actuelles pour préserver le patrimoine, c’est que non seulement la quantité d’items à conserver est considérable, mais en plus, tous ces items ont des formes très variées, ce qui implique donc des conditions de conservation tout aussi variées (température, sécurité, exposition à la lumière, contamination…). De nouvelles technologies de stockage seraient l’occasion de mettre en place des archives d’un genre nouveau, pour lesquels il n’y aurait besoin que de peu ou pas d’intervention humaine, ainsi que du minimum de protection contre les agressions extérieures, le tout en faisant appel à un support « universel », qui seraient taillé pour tout type d’information : écriture, bande sonore, audiovisuel, fichier numérique, modèle 3D, photographies… Un support standardisé unique pourrait donc être utilisé pour une arche de connaissance, supprimant les inconvénients de la préservation avec les méthodes actuelles. De nos jours, la grande diversité des supports d’information implique aussi la grande diversité des institutions dédiés à leur préservation tandis que l’indexation des items préservés constitue un défi majeur en soi. Cette variété peut se manifester à plusieurs niveaux :
*Niveau fondamental : l’item de patrimoine, c’est-à-dire la chose que l’on cherche à préserver. Il en existe deux sortes : les items duplicables et les items non duplicables. Dans la dernière catégorie, on trouve d’une part les objets matériels qui ne peuvent être reproduit et remplacés en cas de destruction, notamment le patrimoine architectural (les monuments, les villages, les villes, les grands ouvrages…), le patrimoine archéologique (les sites archéologiques ou paléontologiques ainsi que leur contenu : ruines, fossiles, capsules temporelles, traces…) et le patrimoine naturel (les paysages, les espèces vivantes, les formations géologiques intéressantes, voire même les planètes et les astres). C’est ce qu’on appelle également le patrimoine « inamovible ». D’autre part, on trouve le patrimoine que l’on qualifiera d’immatériel, c’est le cas de toutes les traditions et tous les phénomènes sociaux qui ne passent pas par un support matériel à proprement parler (tout au plus, un signal physique éphémère) : les arts représentatifs (scènes de théâtres, danse, rituels…), les traditions orales (contes, légendes, mythes fondateurs, langues…), les traditions culinaires, la musique ou encore bien d’autres phénomènes sociaux (métiers, sports, loisirs, comportements, valeurs, croyances…), ou même naturels que l’on a pu identifier. On comprend que pour cette catégorie, les items non duplicables, la préservation sur le long terme est délicate, les items en question étant encombrants, intangibles ou singuliers. C’est là que l’on voit l’intérêt d’une arche de connaissance dédiée à la préservation de l’information plutôt qu’à la préservation directe du patrimoine : tous les items non duplicables le deviennent virtuellement, tout en devenant reproductibles au passage, sous forme de modèles 3D, photographies, documentation filmée, simulation informatique, enregistrements sonores etc.
*Niveau secondaire : l’objet du patrimoine. Parmi tous les items tangibles et reproductibles, on trouve encore deux grandes catégories : les supports d’information, et les sources d’information. Dans la première catégorie, on trouve tout ce qui est utilisé par l’être humain pour « écrire », pour convertir une information (image, texte, son…) en quelque chose pouvant durer un certain temps : la photographie pour l’image, le livre pour le texte, l’enregistrement sonore pour le son… Dans certains cas, ces supports relèvent du patrimoine artistique : tableaux, sculptures, partition, films de cinéma etc. et ils sont alors à la frontière entre objets duplicables (reproductibles dans l’absolu) et non duplicables (car uniques et inestimables). Certains objets ne sont pas conçus pour contenir de l’information, mais peuvent être préservés malgré tout, parce qu’ils sont des artefacts intéressants à plus d’un titre. Ce sont ce qu’on appelle des realia :la monnaie, les outils, les inventions, les herbiers, les horloges les véhicules, les poteries, le mobilier, les substances chimiques ou culinaires, les graines, les vêtements et tant d’autres objets encore. Ici, la préservation à long terme des objets n’est pas limitée par la non-reproductibilité, mais plutôt par la fragilité de ces objets, qui peut varier considérablement selon sa nature, ainsi que par la grande variété de méthodes qui doivent être mises en place pour restaurer ces objets. Quant à la copie, celle-ci est limitée par le risque que l’objet recréé ne soit pas totalement identique à son modèle.
*Niveau tertiaire : l’information. On peut classer les informations en fonction du type de support (livre, disque, film…) mais on peut aussi classer l’information en fonction du contenu de l’information en elle-même (scientifique, artistique, philosophique, religieux, politique, mondain…) ou même en fonction de la forme de l’information (image, volume, mouvement, texte, discours, musique…). Au-delà du support d’information en lui-même qui peut, en soi, faire l’objet d’une préservation sur le long terme, il y a l’information elle-même. L’enjeux d’une approche de la préservation reposant sur l’information plutôt que l’objet, c’est donc la sauvegarde d’un élément intellectuel, indépendamment du support. La philosophie d’une telle approche, c’est de préserver la connaissance proprement dite, et plus globalement les données, les idées, les mots etc. et d’accepter le caractère éphémère de la plupart des outils que nous utilisons aujourd’hui pour garder des traces de tout ce que nous faisons. De plus, il y a des éléments de patrimoine qui n’ont d’intérêt que sous forme d’information : notamment la littérature (ce ne sont pas les livres en eux-mêmes mais les écrits qui sont appréciés pour leur valeur artistique ou intellectuelle) et les arts numériques (animation 3D, conception de sites web, jeux vidéo etc.). Ici, la limite de la copie repose surtout dans la qualité de l’information stockée, quand celle-ci est copiée un grand nombre de fois et qu’elle circule de source en source.
On en revient ainsi au défi du répertoriage et de la centralisation, dont les stratégies varient en fait selon ces trois niveaux. Si ce que l’on cherche à préserver avant tout, ce sont les items, le moindre élément de notre Univers ou de notre civilisation ayant pu faire l’objet d’un examen de notre espèce, alors il faut pouvoir « virtualiser » tous les items qui ne pourront plus être reproduits à l’identique à l’avenir, les convertir en information. Si ce sont en particulier les objets qui nous intéressent, alors la préservation doit être adaptée en fonction de chaque type d’objet et de support, et notre mémoire épistémique prend soudainement une apparence très protéiforme, et il ne sera donc pas possible d’uniformiser les méthodes de préservation. Si ce sont les informations qui nous intéressent, alors, au contraire, notre mémoire épistémique pourra recourir à des supports qui soient les plus standardisées possible afin de pouvoir faciliter la préservation (moyennant des méthodes de préservation qui ne feront pas l’objet d’une obsolescence technique), et prendre en compte la nature de l’information en elle-même (le fond et la forme). Ces formes de préservations sont complémentaires : une préservation orientée sur l’information peut arriver à ses limites si l’information à préserver est copiée un grand nombre de fois, sans « remastering », d’où l’intérêt de conjuguer la préservation de l’information avec la préservation des items comportant ces informations. A contrario, la préservation orientée sur l’item présente l’inconvénient qu’en cas de perte d’item, cette perte soit irréversible, à moins que l’item ait pu être reproduit virtuellement. Les arches de connaissances et autres bibliothèques « universelles » auront donc toujours besoin d’exister de concert avec les institutions patrimoniales traditionnelles.
La numérisation rend possible la création d’une arche de connaissance massive
Toujours est-il que pour les institutions patrimoniales actuelles, une préservation complète de ce qui peut l’être reste un défi immense à relever, au vu de l’immense diversité des supports que nous venons de passer en revue : il faut mobiliser des compétences différentes, des méthodes différentes, des installations différentes, il faut s’adapter selon les matériaux utilisés, il faut maintenir la capacité à décoder certains types d’items (têtes de lecture pour les vinyles, ordinateurs pour les sites Internet), sans compter la capacité à déchiffrer toutes sortes de langues et de systèmes d’écriture. Aussi, pour le très long terme, cette diversité des supports peut constituer un obstacle sérieux pour nos descendants (si tant est que nos supports soient toujours disponibles dans un futur lointain). L’arche de connaissance a donc pour ambition de contourner ce problème à travers la numérisation, et ce, sur un support standardisé.
La numérisation consiste en la « conversion » du contenu de n’importe quel support matériel en une version « virtuelle » de ce celui-ci : on peut par exemple obtenir une photographie numérique à partir d’une photographie imprimée, créer un modèle 3D d’un objet qui a été préalablement scanné, convertir le contenu d’un livre en fichiers textes ou en page web etc. La pratique de l’archivage numérique obéit à plusieurs objectifs, d’une part, cela permet de créer une « sauvegarde » de chaque item de patrimoine que l’on aura numérisé, donc de préserver d’une certaine façon cet objet même après sa destruction. D’autre part, cela facilite aussi la préservation du patrimoine intangible ainsi que celle du patrimoine inamovible, que nous évoquions plus tôt. On ne peut pas mettre à l’abri une cathédrale ou une dance rituelle, mais on peut tout de même facilement conserver une archive numérique de celles-ci. Avant l’outil informatique, ce n’était possible que de façon très parcellaire. On pouvait faire des gravures ou des photographies des monuments, on pouvait faire un compte-rendu descriptif des traditions observées dans telle ou telle culture, on pouvait faire des maquettes ou des représentations artistiques. Seulement, d’une part, toutes ces méthodes sont très variées (donc on retrouve le problème de la préservation fastidieuse de supports trop variés), et d’autre part, elles ne permettaient pas forcément de retranscrire très fidèlement les items qu’elles représentaient. Une photographie ne permet pas toujours de connaître l’agencement d’un bâtiment à la brique près, elle peut être floue, avoir une mauvaise résolution ou être en noir et blanc, et une photographie ne peut le plus souvent préserver l’information que dans la lumière visible, et pas dans les autres domaines du spectre électromagnétique. De même, un compte rendu détaillé peut passer à côté de certains détails, peut contenir des commentaires subjectifs, et ne vaudra pas une captation, par exemple à l’aide d’une caméra numérique. Pour la préservation des produits culturels plus « invisibles » (les systèmes de valeurs, de définitions, de sens, de croyances…), la difficulté sera toujours la même, numérique ou non. Mais grâce au numérique, on peut à minima stocker beaucoup plus de données, donc on peut se permettre d’être beaucoup plus précis et plus rigoureux, en l’absence d’une limite technique nous obligeant à la concision. Et puis, en pouvant conserver des informations de nature radicalement différente (visuelle, textuelle, audiovisuelle, sonore ou autre) sur un même support, un même format, on rend possible l’existence d’une mémoire informative centralisée en un seul lieu. Nos descendants auront toujours besoin de déchiffrer les informations numériques, mais elles n’auront dès lors pas besoin de plancher sur une multitude de technologies différentes pour pouvoir le faire.
Par conséquent, avec tous les avantages du stockage numérique, les projets de numérisation de masse se sont multipliés ces dernières années (Google Books, Projet Gutenberg…) : des bases de données et des serveurs sont désormais dédiés à la préservation de millions de livres, de millions de morceaux musicaux, de centaines de milliers de films et bien d’autres archives iconographiques et audiovisuelles. Des initiatives comme « Google Street View » permettent de conserver la mémoire de nombreux lieux géographiques sur Terre (rues, extérieur des bâtiments, paysages…), donc d’une partie du patrimoine inamovible. On commence aussi à créer des « musées virtuels », dans lesquels on peut trouver le contenu numérisé des musées traditionnels, et on multiplie les initiatives pour scanner le plus possible d’artefacts, de traces de fouilles archéologiques ou d’objets plus ou moins éphémères. Il existe même des projets de numérisation focalisée sur la sauvegarde des cultures minoritaires, voire en voie de disparition, des projets comme « Gi-gikinomaage-min » pour les amérindiens ou encore « SAADA » pour les asio-américains, avec tout ce que cela implique de problématiques pour inventorier de façon adéquate tout ce qui peut représenter une culture (discours, idées, folklore, histoires vivantes, modes de vie etc.). En somme, la numérisation a permis l’apparition d’une « mémoire de masse », beaucoup plus exhaustive que toutes les autres formes de mémoires traditionnelles, facilitant la sauvegarde de l’héritage culturel de nombreuses civilisations, ainsi que la sauvegarde des connaissances accumulées dans le monde entier.
Le principal obstacle à l’exhaustivité reste juridique
Pour en finir avec la question de la centralisation de toutes nos connaissances, il reste une problématique majeure que nous n’avons pas encore évoqué jusqu’ici : les droits d’auteurs. Si certaines encyclopédies comme Wikipédia et certains éléments de notre patrimoine (notamment les plus anciens) ne sont pas concernées, la plupart des ouvrages -scientifiques ou non- sont soumis à des droits d’auteurs. Ce qui signifie très concrètement que l’on ne peut pas copier, pas partager et pas diffuser les ouvrages concernés. Si cela ne pose pas nécessairement problème pour les arches de connaissances sélectives, celles qui ont pour philosophie de préserver une synthèse de nos connaissances plutôt que l’exhaustivité, pour les projets d’arches se voulant plus complets, cela devient un obstacle pour différentes raisons :
*Dans le cas d’un projet d’arche de connaissance qui prendrait la forme d’une collection privée, le mécène qui mettrait en place un tel projet devra dans le meilleur des cas demander l’autorisation aux ayants droits de garder dans sa collection une copie de chaque œuvre, et dans le pire des cas, il devra payer pour obtenir cette copie. Comme on parle ici de préservation du plus grand nombre d’œuvre possible, cela peut vite faire grimper en flèche l’investissement nécessaire pour réaliser cette arche de connaissance. A noter qu’une fois que les copies ont été obtenues, celles-ci peuvent être numérisés sans problème, elles ne peuvent juste pas être partagées et diffusées au plus grand nombre, mais comme ce n’est pas l’objectif d’une arche de connaissance, cela ne constitue pas vraiment un inconvénient en soi. Toujours est-il qu’une collection à la fois privée et exhaustive d’œuvre semble peu viable, et un mécène qui se mettrait en tête de collectionner un maximum de copies d’œuvres se retrouverait vite obligé de limiter son ambition et de se contenter de rassembler une sélection d’ouvrages. On en revient alors à la problématique du choix d’un critère de sélection, abordé plus tôt
*Dans le cas d’un projet d’arche de connaissance qui prendrait la forme d’une archive privée, on se retrouverait à peu près dans le même cas de figure que le précédent : l’archive devra nécessairement payer pour obtenir des copies des œuvres soumises à des droits d’auteurs. A noter par ailleurs qu’une personne morale (entreprise, association, ONG…) dispose d’un statut juridique différent des institutions patrimoniales et des particuliers, notamment l’impossibilité pour elles de reproduire et de numériser des d’œuvres soumises aux droits d’auteurs. Là encore, pour un projet d’arche émanant d’une entreprise privée, la recherche d’exhaustivité risque d’être impossible.
*Dans le cas d’un projet d’arche de connaissance qui bénéficierait du statut d’institution patrimoniale, il existe des règles très différentes concernant les droits d’auteurs. En effet, dans la plupart des pays, la juridiction oblige les œuvres soumises à des droits d’auteurs à envoyer une copie à la bibliothèque nationale du pays, ou à tout autre institution équivalente selon la nature de l’œuvre. Cela signifie que les bibliothèques, les musées, les archives publiques et autres n’ont pas forcément besoin de payer tous les items qu’ils rassemblent. De plus, les institutions patrimoniales disposent de « privilèges » telles que le droit à la reproduction et à la numérisation, à condition que celles-ci se justifient par la préservation. A première vue, une bibliothèque légalement reconnue qui se transformerait en bibliothèque « universelle » collectant l’ensemble des connaissances du monde serait soudain plus réaliste. Cependant, il existe tout de même encore deux obstacles majeurs. Le premier, c’est que la juridiction en matière de droit d’auteur n’est pas tout à fait la même d’un pays à un autre. Cela signifie notamment que pour une institution patrimoniale, il est parfois théoriquement possible de collectionner quasi-gratuitement l’ensemble des œuvres du pays dans lequel elle se trouve, mais ce n’est pas systématique, et surtout, cela implique que pour les œuvres en provenance des autres pays, il faut tout de même des autorisations et des paiements. Le deuxième obstacle, c’est que l’institution patrimoniale a l’obligation de tout faire pour préserver les œuvres qu’elle possède, ce qui paradoxalement, peut créer un certain nombre de contraintes pour la constitution d’une bibliothèque universelle. Une institution patrimoniale est notamment obligée de conserver sa collection dans un lieu accessible, et qu’elle doit être à tout instant en mesure de récupérer son contenu. Et cela vaut aussi bien pour des items originaux que pour des copies -numériques ou non. Mais du coup, cette contrainte d’accessibilité implique qu’un projet d’arche émanant d’une institution patrimoniale ne peut pas être envoyé dans l’espace, ou qu’elle ne peut pas être enfouie sous terre pour une durée très longue, ce qui est en revanche tout à fait envisageable pour une initiative privée. Pour résumer, une bibliothèque nationale ultime est envisageable, mais celle-ci ne serait pas universelle et n’aurait pas une grande liberté de manœuvre concernant les méthodes de préservation à très long terme.
Pour toutes ces raisons, la plupart des projets d’arches de connaissances qui ont vu le jour ces dernières années (bibliothèque lunaire, Memory of Mankind, Knowledge Vault…) n’ont pas encore l’ambition de devenir des bibliothèques « ultimes », et se contentent de centraliser des livres, des articles encyclopédiques ainsi que des images libres de droits, éventuellement complétés par une poignée d’œuvres payantes, faute de mieux. Pour qu’un projet d’arche de connaissance exhaustif soit envisageable, il y a trois solutions possibles. La première, c’est de changer légèrement la juridiction en matière de droit d’auteur pour créer un statut particulier pour les « arches de connaissance », qui leur donnerait toujours des devoirs (l’autorisation des ayants droits, des garanties concernant la préservation, l’interdiction à la diffusion…) mais aussi des privilèges plus importants que les institutions patrimoniales, tels qu’un droit à la copie numérique élargi ou encore la possibilité de ne rendre accessible les œuvres conservées que pour les générations futures lointaines. Une arche de connaissance aurait ainsi le droit de créer des copies numériques de n’importe qu’elle œuvre, sans paiement obligatoire, et le droit de rendre ces copies numériques irrécupérables, à conditions que cela ne concerne justement que des copies numériques, et pas des copies physiques ou même directement des items originaux. Une autre stratégie possible pour contourner le problème des droits d’auteurs, c’est que les ayants droits du monde entier ne soient plus seulement obligés d’envoyer une copie de leurs œuvres aux institutions patrimoniales du pays concerné, mais de le faire également à une sorte d’organisme international qui serait charger d’indexer le patrimoine intellectuel et culturel du monde (peut être supervisé par l’UNESCO par exemple). Comme ce serait impossible physiquement pour une telle organisation de collectionner l’ensemble des œuvres de tous les pays, elle se « contenterait » de collectionner des copies numériques non diffusables au grand public. Une telle organisation serait ainsi le simple prolongement international des institutions patrimoniales nationales, et même si les pays impliqués auraient toujours le droit de « récupérer » leurs copies numériques pour une raison X ou Y, une telle organisation resterait assez complète à chaque instant. On peut même envisager des clauses pour que les pays n’aient pas le droit de récupérer leurs copies numériques dans certaines situations bien spécifiques (coup d’état, guerre civile…). Et pour peu que cette collection numérique mondiale se situe dans un territoire neutre et relativement éloignés des centres de peuplement et des conflits, elle pourrait tout à fait durer très longtemps. Enfin, une troisième stratégie possible, quoique plus improbable, ce serait qu’un milliardaire décide de créer sa propre collection privée de copies numérisées d’œuvres non libre de droits, et de placer sa collection dans un lieu isolé, toujours sans diffuser le contenu de sa collection au reste du monde.
BIBLIOGRAPHIE :
Initiatives les plus ambitieuses de conservation du patrimoine à grande échelle :
Memory of the world (UNSECO): Home – Memory of Mankind
World digital Library (UNESCO): About this Collection | World Digital Library | Digital Collections | Library of Congress
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Long Now Foundation: Projects — LONG NOW
Memory of Mankind: Home – Memory of Mankind
Internet Archive: Internet Archive: Digital Library of Free & Borrowable Texts, Movies, Music & Wayback Machine
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The European Library: Découvrez le patrimoine culturel numérique européen | Europeana
Project Gutenberg: Books by Project Gutenberg (sorted by popularity) – Project Gutenberg
Global memory Net: Global Memory Net – Wikipedia
Digital Public Library of America: Digital Public Library of America
Chinese Text Project : Chinese Text Project
Google Books : Google Books – Wikipedia
Gi-gikinomaage-min (culture amérindienne) : Gi-gikinomaage-min: We Are All Teachers – Grand Valley State University :
SAADA (culture asio-américaine) SAADA | The source for South Asian American history.
Sur la Loi de Moore ainsi que la Loi de Kryder
Sur la quantité totale d’information produite sur Terre en 2023
Amount of Data Created Daily (2026)
Sur les technologies de stockage numérique mobilisant l’ADN
A DNA-of-things storage architecture to create materials with embedded memory | Nature Biotechnology / DNA-based data storage via combinatorial assembly | bioRxiv / DNA punch cards for storing data on native DNA sequences via enzymatic nicking – PMC
Sur le cas du contenu de Wikipédia stocké dans des brins d’ADN
Startup packs all 16GB of Wikipedia onto DNA strands to demonstrate new storage tech – CNET
Sur la bibliothèque lunaire de la Arch Mission Foundation
DNA-Coded « Lunar Library » Aims to Preserve Civilization for Millennia | Scientific American
Sur la technologie des disques optiques 5D
Superman memory crystal | Official Site | 5D Optical Storage – Home
HD-Rosetta Analog – Norsam Technologies / Technology – The Rosetta Project
Sur la voiture envoyée dans l’espace avec un disque optique à son bord
Everything You Need to Know About SpaceX’s Secret Falcon Heavy Payload
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