Les arches de connaissance – CONTRAINTE N°2: L’ACCESSIBILITE (7/9)

RESUME :

  • L’obsolescence matérielle et logicielle peuvent compliquer la lecture des informations stockées dans une arche de connaissance pour nos descendants lointains, surtout si les technologies employées sont complexes
  • Un compromis entre capacité de stockage et facilité d’utilisation doit être trouvé, ce qui peut passer par diverses stratégies : limiter la quantité d’information, utiliser des technologies plus simples en complément voire à la place des supports de masse, entretenir activement ces derniers, utiliser des supports facilitant la rétro-ingénierie etc.
  • Les langues disparaissent régulièrement ou se transforment naturellement au cours du temps, ce qui peut être un défi pour la compréhension de nos connaissances par nos descendants
  • La création de nouvelles pierres de Rosette peut amoindrir le risque qu’une arche de connaissance soit indéchiffrable pour son destinataire
  • Il ne faut pas perdre de vue que toutes sortes de conventions peuvent également disparaître à l’avenir (unités de mesure, système d’écriture, sens de lecture, symboles mathématiques etc.)
  • La transmission orale d’une partie des connaissances peut faciliter le déchiffrage de notre savoir par nos descendants, tout en étant également bénéfique aux apprenants à très court terme. Une arche de connaissance immatérielle peut être un complément pertinent pour une arche matérielle, notamment pour la préservation des connaissances vues comme essentielles.
  • Une connaissance apprise oralement ne peut être censurée. En contrepartie, elle peut être déformée (volontairement ou non), la transmission orale a donc beaucoup plus de sens si elle s’accompagne d’un enseignement de l’esprit critique et de l’ouverture d’esprit.

La non-obsolescence des supports de stockage est une condition nécessaire à l’accessibilité

L’autre grande contrainte des arches de connaissances, c’est celle de l’accessibilité : on veut pouvoir garantir que nos descendants lointains (ou n’importe quel autre destinataire) puissent accéder aux connaissances que nous voulons leur faire parvenir. Cette problématique est d’autant plus vraie que la quantité d’information à rassembler est immense. En effet, si l’on se contente de préserver une sélection de nos connaissances, un support relativement universel peut être utilisé, comme des tablettes gravées. Mais si le volume de connaissances à préserver est élevé, nous l’avons vu, seule la numérisation de masse permet de faire le travail, ce qui implique des supports de stockage technologiquement assez complexes, électroniques, nanotechnologiques ou autre. Ce sont des supports qui sont soumis à un haut risque d’obsolescence, que nos descendants ne parviendront peut-être tout simplement pas à lire s’ils n’ont pas (plus) le matériel approprié. C’est une difficulté majeure qui s’ajoute à bien d’autres déjà identifiées, tels que les droits d’auteurs (refus d’autorisation pour la numérisation de certaines œuvres sans contrepartie financière), la fragilité de certains artefacts (certains items sont tellement en mauvais état que le processus de numérisation peut les détruire), le coût des équipements (ce qui peut notamment être un problème dans les pays économiquement moins développés, ou au sein des institutions assez modestes, n’entretenant pas une énorme collection), ou encore le temps considérable nécessaire pour numériser le contenu des musées, archives ou bibliothèques

Le problème principal de la numérisation, c’est que tout ce qui a été numérisé un jour, le Web, Internet, les archives privées, cela est stockée en Réalité dans une multitude de serveurs, dans des banques de mémoire informatique. Sauf que les technologies en matière de stockage informatique sont en perpétuelle évolution : les premières générations de supports physiques étaient les cartes ainsi que les rubans perforés. Ensuite, ce sont les supports magnétiques qui se sont généralisés (bandes magnétiques puis disque dur et disquettes). Par la suite, ce sont les supports optiques qui se sont imposés (CD, DVD, Blu-Ray), parfois en réseau. De nos jours, les supports comme la clé USB, la carte SD ou encore les SSD (ainsi que toutes sortes de variantes) se sont démocratisés. A cela, il faut ajouter la multitude de formats et de langages de programmation qui n’ont cessé d’apparaître et de disparaître au cours du temps. Par conséquent, les supports informatiques doivent constamment être mis à jour, soit en convertissant le contenu d’un support obsolète vers un autre plus récent (le cas échéant), soit en recommençant la numérisation d’un item donné. Cette dernière option peut arriver notamment si les technologies précédentes ne sont plus aussi courantes, si le temps a fini par créer des dommages mécaniques importants, ou encore si la qualité des nouvelles technologies est considérablement meilleure (meilleure capacité de stockage, plus grande vitesse d’écriture et de lecture, meilleure résolution…). Aux différentes formes d’obsolescences matérielles, ou de « Hardware », s’ajoute aussi les obsolescences logicielles, ou « Software ». Parfois, c’est l’application qui permet d’accéder à l’information qui n’est plus compatible, le système d’exploitation peut changer, les programmes peuvent être refondés en profondeur.

Entre 1984 et 1986, un projet intitulé le « BBC Domesday Project » avait été initié, dans l’objectif de numériser toute sortes d’études, de cartes, de témoignages, de vidéos et de statistiques sur la population britannique de l’époque. Seulement, le support qui avait été choisi à l’époque pour stocker toutes ces informations, le Laserdisc, n’est aujourd’hui plus utilisé, et plus aucune entreprise ne produit de machines permettant de les lire. Par ailleurs, le code employé à l’époque (en langage BCPL) pose de sérieux problème de rétrocompatibilité, on ne sait donc pas très bien émuler le contenu des laserdiscs du projet avec les technologies actuelles, parfois même en ayant sous la main des machines de lecture pour laserdiscs. Par conséquent, il a fallu créer de nouveaux projets, pour pouvoir réussir à convertir le contenu des disques dans un format et sur un autre support plus durable, impliquant parfois de la rétroingénierie, c’est-à-dire l’analyse d’une technologie obsolète dans le but de pouvoir « recréer » cette technologie, longtemps après la fin de production et la disparition des ingénieurs qui l’avaient conçue. Un problème similaire s’était posé à la NASA, lorsqu’il est soudainement devenu impossible de lire des archives sur bandes magnétiques de certaines missions passées (Missions Apollo, sondes Vikings…) puisque les machines qui permettaient de lire ces bandes avaient été mise à la casse, et que les langages de programmations de l’époque n’étaient maîtrisés que par du personnel désormais mort ou à la retraite. Là encore, c’est la rétroingénierie qui a permis de résoudre le problème. Ces deux exemples illustrent la nécessité de gérer correctement tout projet de numérisation massive, ce qui implique de bien anticiper en amont la durabilité des supports et des éventuels logiciels. La préservation numérique nécessite donc de prendre en compte l’évolution des supports physiques ainsi que celle des programmes informatiques associés.

Parmi les différentes méthodes employées pour remédier à ce problème, on trouve (liste non exhaustive) :

*Le rafraîchissement (refreshing en anglais) : cela consiste au transfert du contenu d’un support donné vers un autre du même type.

*La migration : cela consiste à transférer une information d’un système vers un autre. Par exemple, d’un format de fichier à un autre, ou d’un système d’exploitation à un autre.

*La réplication : cela consiste tout simplement à crée un maximum de copies, pour améliorer la probabilité que l’une d’entre elle dure un temps suffisamment long voulu.

*L’émulation : cela consiste à répliquer le système environnant au support, en quelque sorte, à faire « croire » au support que l’outil qui permet d’écrire/lire est bien le même que celui utilisé jusqu’ici.

*Encapsulation : cela consiste en des objets qui contiennent en eux-mêmes des informations sur la façon dont on peut les décrypter, facilitant la rétroingénierie et la rétrocompatibilité.

On peut relever une dernière difficulté persistante pour toutes ces techniques, à savoir celle du repérage des angles morts de la préservation numérique, c’est à la difficulté à identifier les items que l’on a oublié de mettre à jour ou de renumériser de façon adéquate. La préservation numérique, complémentaire de la numérisation, est donc un processus continu de longue haleine.

Nos descendants auront besoin de la capacité technique à lire nos informations

Nous constatons que les technologies numériques évoluent et disparaissent fréquemment, mais jusqu’ici, nous sommes partis du postulat implicite que les générations futures seraient tout de même en mesure de décoder des informations numériques, au moins partiellement, grâce aux méthodes de leur temps et à la conversion continue des données d’un format à l’autre. Cependant, nous avons omis un scénario important, celui de la chute de la civilisation (liée aux risques industriels). Dans ce cas de figure, ce serait la fin de la technologie, les générations futures seraient alors démunies face à nos supports d’information, puisqu’ils ne maîtriseraient plus l’informatique, le traitement du signal, le cryptage, l’électronique etc. Pour remédier à ce problème, il faudrait inventer un support numérique qui soit simultanément capable de contenir beaucoup d’information, et capable d’être décodé relativement facilement, même par une civilisation peu avancée sur le plan technologique. C’est le gros inconvénient de la préservation numérique, les supports que nous utilisons jusqu’ici sont très spécifiques, et nécessitent des machines elles-mêmes très spécifiques (lecteur DVD, lecteur de bande magnétique, projecteur…), ce qui peut donc limiter l’universalité de la mémoire de masse numérique. Avec le stockage moléculaire, le problème serait amoindri, puisque dans l’absolu, toutes les machines capables de détecter la structure d’une molécule (ADN ou autre), serait théoriquement capable de lire cette molécule, là où pour n’importe quel support électronique donné, il faut une machine de lecture spécifique. De plus, si les bits informatiques sont stockés directement sous forme de molécules ou de nucléotides, avec un type de nucléotide associé à « 1 » et un autre à « 0 », le programme nécessaire pour lire le contenu de la molécule peut être moins complexe à recréer que celui conçu pour un support électronique, dans lesquels les « 1 » et les « 0 » ne sont pas assimilables à de simples composants élémentaires.

Malgré les avantages de l’ADN, ou plus globalement du stockage moléculaire, il faut tout de même que nos descendants puissent avoir des rudiments de microscopie, d’algorithmie et de chimie macromoléculaire pour pouvoir tout de même décoder le contenu d’un brin d’ADN. On ne résout donc pas entièrement le problème de la non universalité des supports numériques, même si on avance un peu. Pour que nos descendants puissent s’en sortir, il existe deux solutions, complémentaires l’une de l’autre :

*La première solution consiste à laisser des instructions à nos descendants, des « modes d’emplois ». Mettons qu’il existe un jour un centre de stockage de données numériques qui serait en mesure de résister au passage du temps, on pourrait aussi stocker dans un endroit à part, sur tablette gravée par exemple, un ensemble de détails techniques bien précis sur le fonctionnement du centre ainsi que des rudiments techniques utiles (génétique, mathématique, modes d’emplois…).

*La deuxième solution, c’est de recourir à une mémoire moins massive que la mémoire numérique classique, et on en revient donc encore une fois à la problématique du degré de sélection de l’information, dont nous parlions plus tôt (faut-il une mémoire épistémique sélective ou exhaustive pour nos descendants ?).

Un point commun important existe entre ces deux solutions : il faut stocker des informations dans un support qui soit à la fois facile à décrypter, même pour une civilisation moins avancée, et très résistant au passage du temps. Une première piste possible réside dans les supports matériels déjà existant, comme le papier, l’argile, ou le basalte, dont la durée de vie peut être conséquente. Ce sera effectivement moins difficile pour une culture n’ayant pas de rudiments de connaissances informatiques de pouvoir comprendre des instructions laissées sur des tablettes gravées bien solides. Néanmoins, la quantité d’information qui peut être inscrite sur ces supports reste très limité, ne serait-ce que parce que la quantité d’information que l’on peut écrire sur une tablette est inversement proportionnelle à la taille des caractères d’écriture utilisés. En retranscrivant toute nos connaissances en matière de chimie, de génétique, de mathématique et d’informatique dans des plaques, sur lesquelles la taille des caractères n’excède pas quelques dixièmes de millimètres (comme c’est le cas sur le projet « Memory of Mankind » en Autriche), il est encore possible de ne pas utiliser un volume trop grand de supports physiques. Mais pour une arche de connaissance plus extensive, même en faisant une sélection d’informations, cette technique est insatisfaisante. Rien que pour écrire le contenu d’une « bibliothèque idéale » de quelques milliers de livres (ce qui est déjà une sélection très restrictive), il faut plusieurs milliers de plaques que l’on doit pouvoir entreposer dans un espace assez large. Un compromis envisageable entre accessibilité et numérisation de masse, c’est de recourir à des technologies de disques optiques, dans lesquels les informations sont stockées sous forme de gravures assez petites, mais qui ne nécessitent que des outils optiques rudimentaires pour pouvoir être lus, tels que des microscopes classiques et des polarisateurs. Le stockage optique de données 5D est un exemple assez fameux de support capable de contenir une quantité d’information convenable tout en nécessitant un outil de lecture relativement peu complexe. Il comporte en plus l’avantage d’une excellente longévité, d’autant que cette technologie est déjà éprouvée puisqu’elle a été employée pour le projet de bibliothèque lunaire que nous évoquions plus tôt. 

L’évolution du langage doit être prise en compte pour la transmission

Pour que nos connaissances soient exploitables pour nos descendants, il nous faudra donc employer des technologies suffisamment simples et standardisées. Si des éléments logiciels sont nécessaires pour pouvoir lire les supports d’informations, un langage informatique facile à décrypter devra également être mis en place. Mais il reste un autre défi de taille, celui de trouver un langage naturel compréhensible par les générations futures. Quel que soit la longévité attendue d’un projet de mémoire épistémique, quel que soient les destinataires d’un tel projet, il faudra en effet adresser le problème de la barrière de la langue. En effet, il n’est pas exclu que les langues que nous parlons aujourd’hui n’existerons plus à l’époque où nos descendants redécouvriront les traces de notre civilisation. Il est arrivé de nombreuses fois qu’un peuple en infériorité numérique par rapport à un autre, sur un territoire donné, se retrouve à adopter la langue du peuple dominant, d’abord comme lingua franca, puis comme langue maternelle. Cette assimilation peut être forcée (colonisation, conquête miliaire…) ou plus « naturelle » (influence culturelle, migrations, importance des échanges commerciaux…), mais dans tous les cas, elle peut mener à l’extinction de langues entières. A l’heure actuelle, on estime que sur les 7000 langues parlées sur Terre, entre 50% et 90% d’entre elles sont menacées dans le courant de ce siècle. Si les langues les plus menacées aujourd’hui sont souvent des langues parlées par un nombre restreint de locuteurs, il n’est pas exclu que les langues « majeures » (anglais, français, mandarin, arabe…) soient un jour en danger à leur tour. Entre parenthèses, la langue peut d’ailleurs aussi constituer un patrimoine en soi, à sauvegarder pour la postérité et pour le grand bonheur des futurs linguistes qui s’évertuent à comprendre la structure, la diversité et la dynamique du langage. Des projets existent déjà pour garder le plus de traces possibles des langues menacées, par les enregistrements sonores, par la constitution de dictionnaires aussi exhaustifs que possibles, ou par la documentation la plus précise possible des usages de la langue. On peut penser par exemple à la Collection UNESCO d’œuvres représentatives. Mais ce travail est souvent complexe à mettre en œuvre pour de nombreuses langues, trop isolées.

Mais il n’y a pas forcément besoin que les langues disparaissent pour que l’obstacle de la traduction se présente à nos descendants, il suffit aussi que les langues actuelles changent radicalement. De nombreuses langues n’ont pas disparu parce qu’elles se sont à proprement parler éteintes, mais simplement parce qu’elles ont graduellement évolué en de nouvelles langues, sans que l’on puisse identifier une rupture véritable au cours de cette évolution. Le latin a ainsi évolué pour devenir le français, l’espagnol, l’italien (entre autres) ; le copte est issu de l’égyptien ancien ; l’hindustani et de nombreuses langues indiennes sont issues du sanskrit etc. Les conséquences restent cependant les mêmes : au fil des siècles, nos écritures seront de plus en plus difficiles à déchiffrer pour nos descendants. Une étude avait ainsi estimé que dans 20000 ans, 99 mots de vocabulaire de base sur 100 dans la langue suédoise auront disparu, un constat qui peut probablement être extrapolé aux autres langues de la planète. S’il n’est pas possible d’empêcher les langues de se transformer (peut-être pas souhaitable en soi d’ailleurs), et, par corollaire, s’il n’est pas possible de lever la barrière de la langue, des stratégies de contournement sont envisageables. Aussi, pour qu’une arche de connaissance soit accessible pour nos descendants, il est possible d’employer les tactiques suivantes :

*L’usage de plusieurs langues : si les archéologues ont réussi à décrypter l’égyptien ancien, c’est notamment parce que des textes de lois en plusieurs langues ont pu être retrouvés : c’est le cas de la fameuse pierre de Rosette, qui était écrite en égyptien et en grec ancien, la connaissance de cette dernière langue ayant aidé à décrypter la première. Plus les langues dans lesquelles nos connaissances seront retranscrites seront nombreuses, plus la probabilité que de futurs archéologues parviennent à les déchiffrer sera grande. Les différences entre les langues employées peuvent aussi être un facteur décisif : en utilisant des langues peu apparentées les unes aux autres, on facilite potentiellement le travail de traduction. Dans tous les cas, l’usage d’une langue unique pour une arche de connaissance peut constituer une grande prise de risque.

*L’usage de plusieurs écritures : dans le même esprit que précédemment, on peut envisager d’utiliser plusieurs systèmes d’écritures différents, y compris pour une même langue donnée (translitération), afin de multiplier les chances que l’un d’entre eux au moins soit accessible pour nos descendants. Les systèmes d’écritures évoluent eux aussi, il n’est pas interdit de penser que les systèmes actuels (écriture latine, cyrillique, sinogrammes, devanagari…) pourraient disparaître dans plusieurs millénaires.

*La dispersion de « pierres de Rosette » à travers le globe : en parallèle des arches de connaissance, des « modes d’emplois » peuvent être crées dans plusieurs langues et dans plusieurs systèmes d’écriture, que l’on peut dupliquer et disperser dans plusieurs lieux différents à travers le globe, là encore, pour maximiser la probabilité que les futures communautés linguistiques seront en mesure de comprendre nos informations. Il ne faut pas oublier qu’avec les déplacements importants de population qui peuvent survenir parfois, les langues aussi peuvent se déplacer, et se retrouver en usage très loin de leur territoire d’origine (le portugais en Amérique, le français en Afrique, le turc en Europe…).

*Le recours aux images : le texte seul ne suffit de toute manière pas pour préserver de nombreux éléments de notre patrimoine : les photographies, les films, les arts visuels etc. et une grande partie de notre littérature (y compris les articles scientifiques et encyclopédiques) illustrent leur propos par des schémas de toutes façons, il serait bien dommage de ne conserver que les corps de texte. Dans la continuité des tactiques précédentes, il est tout à fait envisageable de créer des sortes de dictionnaires simplifiés, comportant principalement des termes de base ainsi que les mots se référant à des concepts peu abstraits, ces derniers étant illustrés par des photographies, des schémas ainsi que des pictogrammes.

Toutes ces tactiques peuvent aussi au passage faciliter la traduction des langages formels (mathématique et informatique) mais aussi et surtout celle des instructions qu’il faudra transmettre à nos descendants pour pouvoir lire les supports numériques employés pour la préservation de masse. Il ne faut pas perdre de vue non plus que de nombreuses conventions d’écriture utilisées pour le langage mathématique (symboles dans les équations, système décimal, flèches…) ou même pour d’autres sciences (unités SI, tableau périodique des éléments, schémas électroniques…) sont arbitraires, et donc temporaires, et qu’elles doivent donc faire l’objet d’une attention particulière.

Une arche de connaissance peut aussi peut aussi être immatérielle

La transmission de la langue est donc indispensable pour que les générations futures réussissent à décrypter nos connaissances, et ceci implique donc la création d’une mémoire à part entière pour les langues, faites de supports matériels simples, disséminés à travers le monde. Mais la transmission du langage peut aussi passer par des moyens complémentaires, qui ne nécessitent pas de supports matériels. Historiquement, l’humanité n’a pas toujours maîtrisé l’écriture, qui n’existe en fait « que » depuis 5000 ans, alors que l’espèce humaine est bien plus ancienne. Pourtant, des peuples ont pu transmettre non seulement leur langue, mais aussi des histoires, des anecdotes, des savoirs, des codes moraux ou des traditions en se passant de l’écriture. Cette transmission était essentiellement orale, et il n’y avait pas de supports d’écriture, tout au plus, des moyens mnémotechniques, tels que des os taillés pour décompter les jours de l’années, ou des représentations visuelles, telles que les peintures de la grotte de Lascaux. Il s’agit d’une forme de transmission qui repose sur trois facteurs de succès : l’élaboration orale, la mémoire individuelle et la ritualisation.

Pour qu’une idée ou une histoire se transmette de générations en générations, il faut que cette histoire soit d’abord mise en forme par le conteur, de telle manière à ce qu’elle soit plus percutante, pour que ceux qui l’écoutent soient davantage motivés à la transmettre à leur tour. Cela peut passer par toutes sortes de techniques telles que la rhétorique (art du discours), les figures de styles (allitérations, assonance, proverbes…), la rythmique (vers, rimes, répétitions…), la musique, la performance orale ainsi que la gestuelle associée à cette dernière. Cette construction rend aussi l’enseignement oral plus mémorable pour celui qui le reçoit, ce qui nous amène donc à la mémoire individuelle. A chaque génération donnée, une fois que le conteur ne peut plus raconter son histoire, les destinataires doivent être en mesure de se souvenir parfaitement de l’histoire dans les moindres détails, afin qu’ils puissent à leur tour devenir conteurs pour les générations suivantes. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de l’enseignement oral de faire survivre des histoires au-delà de la mort, et malgré les limites cognitives de l’individu. Ainsi, une transmission orale réussie dépend non seulement du conteur mais aussi du destinataire, le premier devant employer des techniques pour faciliter l’apprentissage, le second devant avoir la capacité mentale de mémoriser et devant user de moyens mnémotechniques. Enfin, pour garantir encore davantage le succès d’une transmission orale, il est préférable que celle-ci constitue une sorte de « rituel », une sorte de tradition sinon sacrée, au moins considérée comme importante pour le groupe au sein duquel cette transmission à lieu. L’enseignement d’une histoire ne constitue alors pas seulement un simple apprentissage pour les destinataires, mais un héritage culturel, un savoir des ancêtres, quelque chose qui fait partie de l’identité du groupe.

Ainsi, de nombreux peuples ne maîtrisant pas l’écriture ont réussi à conserver pendant des millénaires des contes, des légendes, des idées philosophiques, des enseignements éthiques, et même la connaissance d’évènements historiques très spécifiques telles que des éruptions volcaniques ou des inondations, et ce avec relativement peu d’altération. Même dans nos sociétés contemporaines où l’essentiel de l’apprentissage nécessite un support matériel (manuels, guides, tutoriels…), une partie de celle-ci passe toujours par l’oralité, que ça soit à travers les émissions radios, les discours politiques, les débats publics, les documentaires, ou même l’école. Certes, les capacités cognitives limitées des individus, même compte tenu de la taille de la population mondiale, ne permettent absolument pas de transmettre l’intégralité de nos connaissances par voir orale, surtout les plus complexes ou les plus abstraites. Cependant, compter sur une mémoire orale intergénérationnelle aurait des avantages certains : les connaissances apprises oralement bénéficient à l’individu au cours de sa vie et sont immédiatement disponibles pour ce dernier. A plus forte raison, plus une connaissance fondamentale est connue par le plus grand nombre, plus elle résistera à une tentative de censure ou à toute forme de destruction involontaire ou collatérale. Ainsi, si demain la civilisation s’effondre ou qu’un régime particulièrement autocratique se met en place, ce que les survivants garderont en mémoire aujourd’hui aura un impact déterminant sur ce que les générations futures auront à leur disposition, y compris des informations clés pour la compréhension du monde (sélection naturelle, atomisme, théorie du Big Bang, méthode critique, Histoire…). Autrement dit, la transmission orale de certaines portions de nos connaissances aurait deux avantages : d’une part, nos descendants lointains seraient mieux guidés pour déchiffrer nos connaissances écrites car ils navigueront en terrain familier, et d’autre part, nos descendants plus directs auront toujours à leur disposition des savoirs fondamentaux, même en cas d’effondrement social.

La transmission intégrale des connaissances se fera sous réserve d’un apprentissage de l’esprit critique

Pour garantir la disponibilité de nos connaissances pour les générations futures, il faut donc que les générations actuelles soient en mesure d’emmagasiner le maximum d’informations possibles, afin que les plus importantes d’entre elles puissent survivre à une catastrophe pouvant mettre à mal notre patrimoine et notre Science. Cette méthode s’inscrit en fait dans la problématique plus large de ce que l’on appelle la « mémoire collective », c’est-à-dire l’ensemble des informations partagées au sein d’un groupe, qu’il s’agisse d’une famille, d’un organisme, d’un pays ou même de l’humanité entière. La mémoire collective est un concept désignant la manière dont les connaissances, les valeurs, et les expériences subjectives sont diffusées au sein du groupe. Le concept est surtout employé pour désigner la mémoire historique, la mémoire du passé, notamment celle des évènements traumatisants, ce qui se rapproche du concept de devoir de mémoire. Mais la transmission orale peut donc aussi plus largement s’inscrire dans le cadre de la mémoire épistémique, et donc de la préservation à très long terme des idées, des découvertes clés, des théories, des éléments culturels et donc de tous ce que la civilisation a produit de patrimoine intellectuel plus ou moins éphémère. Les difficultés liées à la transmission orale restent les mêmes, et la transmission réussie des connaissances à travers les générations ne peut se faire qu’en esquivant les obstacles suivants :

*L’erreur : la mémoire collective n’est évidemment pas une sorte de mémoire « flottante » au-dessus de la société et complètement immatérielle, il s’agit en réalité d’une manière de désigner l’ensemble des souvenirs individuels autour d’un sujet donné à un instant donné, répartis dans chaque membre d’une société. La mémoire collective existe d’une certaine manière de façon matérielle, à travers le corps des individus. Cela signifie que toute information pouvant être mémorisée par l’individu peut être altérée par ce dernier, parfois de façon involontaire : des erreurs peuvent se créer durant l’apprentissage, en raison des biais cognitifs, des illusions sensorielles, des paralogismes, ou plus globalement parce que le cerveau ne parvient pas à stocker une information telle qu’elle a été émise. Les faux souvenirs et les quid pro quo peuvent donc altérer la transmission orale.  

*L’appropriation : une autre manière d’altérer les connaissances, c’est de les transformer à sa guise, à les contorsionner pour qu’elles paraissent cohérentes au sein d’un schéma mental préexistant. On peut donner une nouvelle définition à un mot, exagérer un point de vue avec lequel on est en désaccord, minimiser un fait, omettre un « détail » qui n’a pourtant rien de tel etc. Cette appropriation peut être bénéfique pour la création d’idées nouvelles, mais peut être problématique pour la bonne compréhension et la bonne transmission des idées déjà existantes.

*La communication : l’altération d’une connaissance peut aussi intervenir lors du partage d’information entre plusieurs membres d’un groupe, que ça soit directement -à l’oral- ou indirectement -typiquement par les réseaux sociaux-. Les fameuses « fake news », des informations fausses sur un évènement d’un passé plus ou moins proche, sont des exemples connus d’altérations ayant lieu pendant l’apprentissage, et non après coup par une mauvaise mémorisation. Ici, c’est même assez souvent celui qui partage une fausse information qui est en tort, et non celui qui la reçoit. La compréhension d’un sujet philosophique ou scientifique peut ainsi être réduite si les informations les moins fiables relatives à ce sujet circulent mieux que les autres au sein d’un groupe. C’est un problème d’autant plus important que certains types d’informations, notamment partiales ou associées à des émotions fortes (colère, joie, tristesse…), se transmettent plus facilement que les informations impartiales ou émotionnellement neutres. 

*L’omission : il peut arriver que celui qui veuille transmettre une connaissance altère volontairement celle-ci en décidant de n’en pas en révéler l’intégralité. L’omission est une forme de mésinformation, mais ici, la cause n’est pas tant liée à la nature de l’information ou à une modification proprement dite, mais seulement une sélection d’information. Là où les problèmes de communications sont le plus souvent des erreurs ou des mensonges, l’omission est davantage une demi-erreur ou une demi-vérité, puisque les informations transmises sont exactes, elles ne sont simplement pas complètes pour que l’apprenant ait une bonne compréhension d’un sujet donné. Cette omission peut être volontaire ou non, mais elle survient, la censure et le tabou ne sont pas très loin.

*Le dogmatisme : a contrario, il peut arriver qu’une connaissance soit considérée comme si importante pour le groupe, que la moindre altération devient inenvisageable, que cela nuit paradoxalement à la préservation de cette connaissance. En effet, la préservation ne se fait pas pour la préservation, elle doit aussi aider les connaissances à évoluer, à s’accumuler au fil des générations. La préservation est aussi un moyen pour les générations futures de continuer à progresser, à créer de nouvelles idées, à échafauder de nouvelles théories, à discuter des alternatives, à dérouler les conséquences etc. Une connaissance dogmatique, une doctrine, constitue une forme de connaissance « locale » inaltérable, résistante au temps, mais dangereuse pour toutes les autres connaissances qui mériteraient aussi une préservation. En d’autres termes, les connaissances doivent toutes être préservées sur un pied d’égalité, pour que celles-ci continuent d’évoluer, et que l’on ne se repose pas sur ces acquis.

Tous ces défis, qui sont déjà prépondérants pour la mémoire de l’Histoire, le sont également pour la bonne transmission de notre patrimoine intellectuel et culturel à nos descendants. Par conséquent, l’apprentissage d’un maximum de connaissances au plus grand nombre n’est pas une stratégie viable à elle seule, si l’on souhaite que notre patrimoine survive à travers les âges, il faudra que cette stratégie s’accompagne de méthodes d’apprentissages limitant la pensée dogmatique, les biais de sélection ou de confirmation, ainsi que le partage d’information sans vérification. Autrement dit, la transmission immatérielle des connaissances implique aussi l’enseignement de la méthodologie scientifique et de la pensée critique : connaissance des biais cognitifs, importance des sources, expérimentation scientifique, tests d’hypothèse, logique, rhétorique, éducation aux médias, distinction fait-valeur etc. Pour que nos descendants soient plus en mesure d’accueillir à bras ouverts la masse d’information que l’on souhaite leur transmettre, il nous faudra nous assurer dès maintenant que les rudiments de l’esprit critique soient bien enracinés au sein de la population actuelle. Bien entendu, une mémoire épistémique « immatérielle » ne constitue pas forcément une alternative à la mémoire matérielle classique dont nous parlions auparavant, il s’agit d’une forme de mémoire complémentaire, visant à renforcer l’accessibilité de nos connaissances pour les générations futures en cas d’amnésie culturelle. Une transmission orale et critique des connaissances vise à entretenir l’ouverture d’esprit, la curiosité, le recul ou encore la rigueur parmi nos descendants, afin que la préservation des connaissances ne se mue pas en une sorte de stagnation des idées, un scientisme ou à une censure des théories nouvelles, à plus forte raison lorsque celles-ci portent sur des sujets pour lesquels il n’existe pas de consensus scientifique. 

BIBLIOGRAPHIE :

Sur le « BBC Domesday project » :

Domesday Project reborn online after 25 years – BBC News

Sur l’obsolescence des archives de la NASA :

Availability of previously lost data and metadata from the Apollo Lunar Surface Experiments Package (ALSEP) – ScienceDirect

Sur la proportion de langues menacées dans le monde :

Langues en danger, pensée menacée | Le Courrier de l’UNESCO

Sur la collection de l’UNESCO d’œuvres représentatives

Collection Unesco d’œuvres représentatives : aux sources de la

Sur la Pierre de Rosette :

Rosetta Stone – Wikipedia

Sur la tradition orale :

Oral tradition – Wikipedia

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