RESUME :
- Toutes sortes de contraintes externes et internes existent pouvant limiter la durabilité d’une arche de connaissance, ce sont donc ces contraintes qui sont les plus dimensionnantes pour la conception d’un tel projet
- Ces contraintes peuvent néanmoins entrer en conflit avec la contrainte d’accessibilité, en particulier à travers la problématique de l’isolement d’une arche de connaissance : différentes philosophies sont donc envisageables pour leur conception
- Le choix de l’emplacement de l’arche est déterminant pour s’assurer que celle-ci ne soit pas détruite lors d’une catastrophe naturelle ou d’un conflit armé, tandis que le choix du support de stockage peut être déterminant face à l’usure naturelle tout en étant un moyen de limiter autant que possible un entretien actif et permanent
- Il existe in fine une grande variété d’arches de connaissance imaginables, avec des philosophies de conception différentes. On peut résumer ces philosophies en sept familles : mémoire anarchique, numérique, d’héritage, thématique, universelle, encapsulée, ou encore mixte
- Les arches de connaissances conçues pour avoir une excellente longévité ne sont rien de plus que des capsules temporelles très évoluées, qui n’existeraient davantage pour des raisons symboliques (créer l’ultime héritage de l’humanité dans le cosmos) que pragmatiques (aider les générations futures à (re)construire une civilisation toujours plus avancée)
- Les capsules temporelles, qu’elles aient été conçues pour être récupérées à une date fixe ou non, ont été historiquement assez pauvres en information, mais sont depuis peu beaucoup plus ambitieuses et sont en train d’acquérir une importance inédite.
- Une capsule temporelle conçue pour être également une arche de connaissance serait le meilleur héritage possible que l’humanité puisse léguer à la postérité, un moyen d’encapsuler dans un point de l’espace une version réduite de l’Univers tel qu’il est compris par ses meilleures observateurs.
Face aux risques naturels, le choix de l’environnement de stockage est essentiel
Pour la création d’une arche de connaissance, il reste un dernier défi majeur à résoudre, celui de la longévité. Nous avons évoqué toutes sortes de techniques et de méthodes de stockage pour palier à diverses contraintes telles que l’obsolescence technologique, la barrière de la langue, la quantité d’information à entreposer ou encore la centralisation. Les pistes envisagées jusqu’ici vont des supports numériques traditionnels à la transmission orale, en passant par les technologies émergentes de stockage moléculaire ainsi que les tablettes gravées. Mais in fine, toutes ces contraintes sont subordonnées par une autre, sans doute la plus importante, à savoir la longévité. Pour qu’un projet de mémoire épistémique à grande échelle ait un intérêt, il faut non seulement pouvoir sauvegarder un maximum possible de notre patrimoine, et le mettre à disposition de nos descendants, mais il faut également que cette accessibilité ne se limite pas à nos descendants directs et que nos connaissances profitent aux générations qui arriveront bien après le potentiel déclin de notre civilisation. Les stratégies de préservation de connaissance que nous évoquions jusqu’ici portaient essentiellement sur l’articulation des connaissances (accumulation, tri, transmission, sélection…), et moins sur la préservation elle-même, alors que c’est pourtant le cœur du projet. La préservation, c’est la collection des méthodes et des procédures visant à maintenir en bon état le patrimoine conservé, et même en bon état de fonctionnement si ce patrimoine comporte des machines. On pourrait identifier 3 axes principaux dans la préservation : la préservation face aux agressions naturelles, la préservation face aux agressions anthropologiques, et la préservation face à l’usure interne. Dans les deux premiers cas, c’est surtout l’environnement du lieu de préservation qui est le paramètre sur lequel on peut jouer, dans le dernier cas, c’est essentiellement la nature du medium à préserver qui facilite ou non sa durabilité.
Dans un premier temps, pour que nos connaissances résistent au passage du temps, il faut qu’elles se trouvent dans un environnement contrôlé, à l’abri des catastrophes naturelles. Nous avons vu dans notre partie consacrée aux risques naturels qu’il existe toute sorte de phénomènes majeurs susceptibles de détruire notre patrimoine : nous évoquions les inondations et les incendies, responsables de bien des pertes d’ouvrages inestimables au cours du temps, nous pourrions parler également des séismes, des cyclones, des éruptions volcaniques, des glissements de terrain, des tornades et autres vents violents. La première étape de la préservation, c’est donc de choisir une localisation géographique qui soit relativement épargnée par ce genre de catastrophes violentes : éviter les régions géologiquement actives, éviter la proximité du bord de mer ou des cours d’eau, éviter les cuvettes inondables, ou encore les espaces forestiers vulnérables aux incendies. Mais il y a plus, les effets de l’entropie ne se manifestent pas seulement par des évènements violents, elle laisse son empreinte à travers des phénomènes physiques courant : température, magnétisme, humidité, lumière etc. Pour que la préservation soit efficace, il faut donc également créer un environnement de préservation sein, dans lequel ce genre d’agressions externes est bridé. De nombreuses institutions modernes telles que les musées, les bibliothèques et les archives mettent déjà en place des mesures de contrôle d’environnement : la température doit être maintenue à un niveau relativement constant afin de ralentir la détérioration par les moisissures, par les insectes ou par les micro-organismes, tandis que les livres ne sont pas entassés pelle mêle pour éviter la propagation trop rapide d’un feu. Les artefacts ne sont pas exposés à la lumière du jour, ils sont stockés dans des salles voire même des boîtes hermétiques, ne laissant pas ou peu passer l’humidité et les contaminants (acide, ozone, poussières, champignons…), alors que les fondations des bâtiments doivent être prévues pour faire face à une magnitude de séisme élevée ou à une intensité d’explosion importante.
Enfin, au cas où une catastrophe se présente tout de même, il faut que de nombreuses procédures soient en place pour limiter les dégâts. Ces procédures peuvent consister en des installations de protection (extincteurs, sprinklers, thermostats…) et de détection (hygromètre, thermomètre…), des mesures de sécurité, des salles spéciales cloisonnées et interdites d’accès au public, la formation du personnel, l’identification d’acteurs pouvant aider à lutter contre les catastrophes (pompier, police…), la création d’une documentation pour avoir un retour d’expérience des précédentes catastrophes ou encore les plans de restaurations, pour remettre en état un objet endommagé mais pas détruit. Ces mesures peuvent tout de même avoir un inconvénient : elles nécessitent la présence d’installations importantes et de personnel, ce qui est très bien pour les institutions contemporaines comme des bibliothèques ou des musées, mais plus problématiques pour préserver du patrimoine sur du très long terme : il ne vaut mieux pas partir du principe qu’il y aura toujours les ressources nécessaires pour protéger et restaurer les items durant toute la durée d’un projet d’arche de connaissance, qui peut être de plusieurs milliers d’années. Autrement dit, une préservation « active », faisant appel à des agents veillant au bon état de ce qui est préservé, est beaucoup plus risquée qu’une préservation « passive », pour laquelle il n’y aurait pas besoin de mobiliser des ressources considérables en continu. Idéalement, une arche de connaissance pourrait même consister simplement à placer nos connaissances dans un centre de stockage à l’abri de tout, mis sous scellé, et jamais fréquenté par le moindre être humain, mise à part les destinataires de ces connaissances. On comprend par conséquent l’intérêt d’une centralisation des connaissances (pour restreindre le nombre de centres de mémoire épistémique nécessitant une surveillance active), de la numérisation (certains supports numériques sont plus faciles à conserver que des supports classiques comme les livres, les microfilms…) et surtout, celui d’un support matériel de suffisamment bonne qualité pour résister aux affres du temps sans entretien.
Face aux risques humains, il faut trouver le bon équilibre en matière d’accessibilité
Dans un second temps, toujours dans la perspective que nos connaissances résistent très longtemps au passage du temps, il faut prendre en considération les risques anthropologiques. Quand il était question des risques politiques, nous parlions des conflits ou encore de la censure (dans un sens élargi : censure proprement dite, mais aussi biais de sélection, propagande, discrimination etc.), qui peuvent porter atteinte à au moins une partie de notre patrimoine. Quand il était question des risques industriels, nous parlions de la plausibilité que notre civilisation industrielle finisse par s’effondrer en raison de mauvais choix macro-économiques (surexploitation des ressources, émissions non limitées de gaz à effet de serre, développements technologiques hors de contrôle…), cela pouvant d’ailleurs se combiner aux risques politiques (multiplication des guerres et des formes de dérives autoritaires) et même naturel (multiplication des catastrophes naturelles liées au réchauffement climatique). A cela, on peut ajouter des risques plus triviaux : le vol et le vandalisme, qui ont par le passé souvent empêché la communauté scientifique de profiter de certaines mânes archéologiques qui avaient pourtant survécu au passage du temps. Par conséquent, les leviers de préservations abordés précédemment -à savoir choix du lieu, maîtrise de l’environnement et politique de préservation- doivent également tenir compte de tous ces facteurs d’origine anthropologique. Pour le choix du lieu, mieux vaut que l’arche de connaissance ne se situe pas dans une zone conflictuelle ou même à proximité d’une zone de peuplement important, ces dernières étant plus vulnérables aux bombardements que les déserts humains. Sur la question de l’environnement contrôlé, il faut ajouter la détection d’intrusion et la prévention face à la dégradation volontaire. Enfin, le centre de préservation doit être aussi préparé que possible au risque d’une une attaque militaire.
Une question se pose encore toutefois : si l’on veut préserver au maximum notre patrimoine intellectuel, n’a-t-on pas intérêt à isoler au maximum celui-ci ? Si les êtres humains sont une potentielle source de destruction et de censure, comment concilier intégrité et disponibilité pour les générations futures ? Il peut en effet paraître paradoxal de parler de rendre nos connaissances volontairement inaccessibles pour en garantir la longévité, alors même que les mesures que l’on pourrait mettre en place seraient en contradiction avec le besoin de rendre nos connaissances accessibles pour nos descendants lointains. Est-ce que la problématique de longévité n’entre pas en conflit avec celle de l’accessibilité ? A ce titre, on pourrait se référer aux nombreuses capsules temporelles laissées dans l’espace par le passé, c’est-à-dire le lieu inaccessible à l’être humain par excellence. Par exemple, on peut évoquer les objets laissés par les missions Apollo, les plaques des sondes Pioneer 10 et 11, le disque doré dit « Golden Record » des sondes Voyager 1 et 2 ou encore la bibliothèque lunaire à bord de la sonde Odyssée, déjà mentionnée précédemment. L’avantage de l’espace, outre le fait que les phénomènes d’agressions naturelles sont nettement plus limités que sur Terre (pas de vent, pas de feu, pas d’humidité etc.), c’est qu’il s’agit d’une zone plutôt inaccessible et gigantesque, dans laquelle les êtres humains ne pourront pas faire la guerre, piller ou pratiquer la censure. Mais justement, puisqu’un projet de mémoire spatiale est par nature quasi-inaccessible, il sera plus difficile pour nos descendants de récupérer le contenu d’une éventuelle arche de connaissance spatiale, surtout si ces derniers ne maîtrisent pas les technologies du spatial. L’espace est clairement la meilleure méthode pour optimiser la longévité des connaissances, mais ce au détriment de leur transmission à nos descendants lointains.
Face à ce dilemme, il y a donc deux stratégies que l’on peut dégager : soit on priorise la longévité sur la disponibilité, et dans ce cas l’espace est le meilleur endroit pour un projet d’arche de connaissance. Mais dans ce cas, il faut que cette arche soit mise en œuvre à un emplacement fixe (sur la Lune par exemple), ou alors qu’elle puisse revenir automatiquement sur Terre après un certain temps (à bord de satellite en orbite autour de la Terre par exemple, même ceux voguant sur des orbites lointaines finissent par retomber au bout de plusieurs centaines de milliers d’années). Soit on privilégie la disponibilité à la longévité, et une arche de connaissance ne peut alors se faire que sur Terre, mais il faut tout de même que le projet soit localisé dans un lieu suffisamment isolé pour que nos descendants puissent avoir une chance de retrouver le contenu de l’arche intact. Dans tous les cas, cela va dans le sens d’une stratégie de préservation « passive » plutôt qu’active, plus facile à mettre en œuvre loin de la civilisation. Au passage, la problématique de l’isolement pose deux autres questions sous-jacentes : celle du secret, et celle de la consultation. Faut-il privilégier un emplacement secret (pour limiter le risque de vol ou de destruction volontaire) ou non (pour que ce soit plus facile pour nos descendants de retrouver nos connaissances) ? Faut-il également que le contenu d’une mémoire épistémique soit consultable à notre époque ou non ? Ces questions doivent être posées en amont d’un éventuel projet d’arche de connaissance.
Face à l’usure, le choix du support est déterminant
Pour terminer, pour que notre arche de connaissance puisse perdurer dans le temps, il faut tenir compte de la dégradation naturelle des supports d’informations. C’est surtout à ce titre que la nature du support va être un choix déterminant. Il a déjà été question de ce choix précédemment, puisque selon la forme qu’une arche de connaissance peut prendre, certaines technologies sont plus pertinentes dans certaines situations que dans d’autres. Par exemple, les dernières avancées en matière de stockage d’information conviennent mieux pour une arche de connaissance exhaustive. A contrario, des supports plus traditionnels conviennent davantage pour une arche de connaissance plus sélective ainsi que pour d’éventuelles annexes destinées à rendre plus accessibles nos savoirs pour nos descendants lointains. Le choix d’un support numérique ou analogique dépendra lui aussi de la conception de l’arche, selon que l’on souhaite plutôt créer une « bibliothèque », orientée plutôt vers l’écrit, ou une « archive universelle », qui serait alors multimédia.
A tout cela, s’ajoute donc la longévité : un support idéal doit certes avoir une grande contenance, être universel, être précis, mais aussi et surtout, il doit être fiable sur le très long terme. Pour ces raisons, la plupart des supports traditionnels ne sont pas vraiment adaptés pour la conservation. Par exemple, malgré le fait que le papier peut théoriquement subsister plusieurs siècles dans de bonnes conditions de conservation, dans les faits, il est vulnérable à l’eau et au feu. Aussi la plupart des documents produits par l’Homme ne nous sont pas parvenus, suite à des incendies, des déchiquètements ou encore des inondations, et ce sans compter les nombreux livres perdus à cause des moisissures ou des organismes biologiques. A cela il faut ajouter que le papier industriel utilisé pour la plupart des publications contemporaines, est de mauvaise qualité, et peut se dégrader assez rapidement par rapport à du papier plus artisanal. Du côté des supports électroniques, ce n’est pas vraiment mieux, non seulement la plupart des supports (disques vinyles, disques optiques, cartes mémoire, clés USB…) ne durent que quelques décennies au plus, mais ils deviennent rapidement obsolètes à mesure que de nouvelles technologies de stockage émergent. Les bandes magnétiques et les microfilms, par exemple, qui ont longtemps été un support historique pour la littérature, ont une durée de vie de 10 à 20 ans, et ne sont plus beaucoup usités depuis la révolution numérique.
Parmi les nombreuses techniques de stockage d’information que l’on connaisse, assez peu sont en réalité capable de durer assez longtemps. Mais la bonne nouvelle, c’est que ces techniques existent tout de même, et certaines peuvent même convenir aussi bien en termes de longévité qu’en terme de capacité de stockage ou encore de facilité d’utilisation. Parmi les technologies les plus pertinentes pour une arche de connaissance, on trouve notamment les suivantes :
*La tablette à écrire : il s’agit littéralement de la plus ancienne forme de support d’écriture dont on ait connaissance, et paradoxalement, il s’agit aussi d’une des plus durables. On a pu ainsi trouver des tablettes en bois vieilles de 5000 ans (Egypte…), des tablettes en argile vielles de 6000 à 7500 ans (Mésopotamie, Europe…) ou encore des tablettes de pierre à la durée de vie sensiblement équivalente. Le choix du matériau est déterminant dans la durée de vie, les matériaux organiques (os, bois, ivoire, cire…) ont l’inconvénient d’être « biodégradables » même s’ils peuvent durer des milliers d’années là où les métaux (argent, or…) et les minéraux (ardoise, basalte, argile…) peuvent résister à l’exposition à la lumière, aux organismes vivants, ou même aux incendies dans une certaine mesure. Parmi ces matériaux, l’or et l’acier inoxydable sont les métaux les plus résistants aux affres du temps puisque ce sont les métaux qui sont le moins sujet à la corrosion, tandis que parmi les minéraux, le basalte, la céramique et le marbre font partie des roches qui résistent le mieux au phénomène d’érosion. Le véritable inconvénient des tablettes (et par extension, stèles, bas-reliefs etc.), c’est la capacité de stockage très limitée, et la difficulté de pouvoir retranscrire autre chose que du texte. Cependant, c’est sûrement le support le plus universellement accessible puisqu’il n’y a pas besoin de machine de lecture. Et pour peu que l’on écrive avec une très petite taille de caractère, une tablette à écrire peut contenir beaucoup plus d’information qu’un livre et peut même rivaliser avec certains types de disques durs.
*Stockage moléculaire (dont stockage à ADN) : il s’agit d’un support très récent, qui n’a encore jamais été utilisé massivement en raison des limitations en matière de vitesse de lecture et d’écriture, mais qui a déjà été employé pour des proto-projets « d’arches » de connaissances. Nous en avons déjà parlé auparavant, mais le très gros avantage de l’ADN (ou du stockage moléculaire en général), c’est sa capacité de stockage incommensurable : des brins d’ADN épais de quelques nanomètre et longs de plusieurs mètres peuvent déjà théoriquement contenir plus d’informations que l’ensemble des bibliothèques de la planète, voire de l’ensemble des datacenters et serveurs informatiques de la planète. Ce type de stockage est donc incontournable pour cette raison, et présente en plus de cela l’avantage d’une très bonne longévité, puisque l’ADN, sous les bonnes conditions de préservation, peut durer des milliers d’années. On estime ainsi que des brins d’ADN stockés dans des capsules d’acier inoxydable pourraient durer 50000 ans (sur Terre). On trouve d’ailleurs dans la nature des traces ADN d’espèces animales disparues depuis des millions d’années, dont on cherche logiquement à reconstituer le génome. Le support ADN pourrait être une forme bien plus aboutie de stockage numérique que les supports traditionnels pour ces raisons, tout en gardant les avantages du numérique (variété des formes d’informations stockées -vidéo, texte, image…- et précision). De plus, s’il ne s’agit pas exactement d’un support universel, puisqu’il faut tout de même un langage informatique pour coder l’information dans l’ADN ainsi que des outils capables de lire l’ADN (microscopes), le risque d’obsolescence reste plus faible que pour des supports électroniques classiques.
*Stockage optique de données 5D : cela consiste en l’utilisation de cristaux avec certaines propriétés de polarisation de la lumière, qui permettent selon l’angle par lequel on cherche à lire le contenu, de « superposer » plusieurs niveaux d’information sur un même volume. Il s’agit-là aussi d’une technologie récente, qui a été employée essentiellement pour le stockage de longue durée. La capacité de stockage des disques employant cette technologie est élevée (360 Téraoctets), bien qu’inférieure à celle du stockage moléculaire. Cependant, il peut s’agir d’un bon compromis entre ce dernier et les tablettes à écrire, et comme pour l’ADN, il s’agit d’un support plus universel que les supports électroniques classiques, puisque n’importe quel microscope associé à un polariseur permet théoriquement de lire le contenu du disque. Mais il y a surtout un autre avantage énorme : il s’agit à ce jour du support ayant la plus longue durée de vie jamais conçu. On estime ainsi qu’un disque optique 5D pourrait théoriquement rester lisible pour des milliards d’années au minimum. Ainsi, pour créer une arche de connaissance qui resterait intacte dans plusieurs centaines de milliers d’années voire plus, et pas seulement pour les millénaires qui suivraient la fin de notre civilisation, le stockage optique 5D semble être le support le plus indiqué, au moment où ces lignes sont écrites.
Il existe de nombreuses stratégies d’arches de connaissances, et toutes ne sont pas conçues pour le temps long
En résumé, nous avons jusqu’ici considéré trois contraintes principales pour la création d’une arche de connaissance, l’exhaustivité, l’accessibilité et la longévité. Chacune de ces contraintes implique toutes sortes de problèmes, pour lesquels il existe toutes sortes de stratégies et de solutions techniques. Cela signifie que le concept d’arche de connaissance, et donc aussi le concept de mémoire épistémique, bien que très définis en apparence, cachent en vérité une grande variété de projets très différents. On peut ainsi classer les arches de connaissances en différentes catégories selon les motivations derrière chaque projet : une arche peut être exhaustive ou sélective voire spécialisée, hiérarchique ou non, centralisée ou non, orientée objet ou orientée information, analogique ou numérique, matérielle ou immatérielle, à très longue durée de vie ou non. Ces catégories peuvent être synthétisées de la manière suivante :
*Mémoire anarchique : les connaissances sont préservées sous la forme de collections d’items dispersées à travers le globe. L’objectif principal est la conservation des artefacts et de la littérature. Il s’agit d’une mémoire de masse, décentralisée et orientée objet : c’est la manière principale dont les connaissances sont préservées à l’heure actuelle, au sein des institutions patrimoniales et des différentes archives privées réparties partout sur le globe.
*Mémoire numérique : les connaissances sont préservées dans des baies de stockage numériques, ce qui se fait aujourd’hui à travers des serveurs informatiques et des datacenters ayant recours à des supports électroniques. L’objectif principal est la préservation des informations. Il s’agit d’une mémoire de masse, toujours décentralisée mais orientée information.
*Mémoire d’héritage : les connaissances sont préservées avec un recours parcimonieux au stockage, et sont transmises d’individu à individu, via l’éducation, les médias et la simple transmission orale. L’objectif principal est le développement continu de l’humanité malgré les crises. Il s’agit d’une mémoire sélective, décentralisée, et orientée information.
*Mémoire thématique : les connaissances sont préservées dans des sortes de bibliothèques, chacune très dense en information puisque pouvant centraliser une grande partie de nos savoirs dans un volume de stockage aussi restreint que possible. L’objectif principal est la préservation d’un type de patrimoine spécifique (issu d’une discipline académique, d’un pays particulier, d’une institution majeure, d’une encyclopédie…). Il s’agit d’une mémoire sélective, centralisée et orientée information. Cette forme de mémoire est idéale pour servir de mémoire « de secours » pour la mémoire anarchique.
*Mémoire universelle : les connaissances sont préservées à nouveau dans des bibliothèques ultra denses en information, mais cette fois-ci, CHACUNE de cette bibliothèque doit être exhaustive ou quasi-exhaustive. L’objectif principal est ici la centralisation de la totalité du patrimoine. Il s’agit cette fois d’une mémoire de masse et centralisée, toujours orientée information. Cette forme de mémoire n’existe pas encore car la technologie et la juridiction ne le permettent pas à l’heure actuelle, mais cela pourrait être amené à changer à l’avenir.
*Mémoire encapsulée : les connaissances sont préservées sous forme de quelques objets et messages à l’intérieur de capsules temporelles. L’objectif principal est la durée de préservation de l’item « encapsulé ». Il s’agit d’une forme de mémoire sélective, centralisée et orientée objet.
*Mémoire mixte : les différentes formes d’arches de connaissance mentionnées plus haut sont complémentaires les unes aux autres (par exemple, la mémoire thématique peut servir de « secours » pour la mémoire anarchique, la mémoire d’héritage peut faciliter la navigation dans la mémoire numérique…) et certaines peuvent même fusionner (la mémoire anarchique est peut-être en train de se transformer graduellement en mémoire numérique, et le jour où la technologie le permettra, une capsule temporelle peut tout à fait convenir pour une mémoire thématique voire universelle).
Chaque typologie d’arche de connaissance a un intérêt et aucune n’est réellement plus pertinente qu’une autre. Surtout qu’il faut garder à l’esprit que certaines contraintes sont difficiles à marier entre elles. L’accessibilité et la longévité en particulier peuvent être des contraintes antagonistes, puisque pour faire en sorte qu’une arche survive le plus longtemps possible, la meilleure solution est souvent d’éloigner le plus possible cette arche de tout être humain, ce qui permet certes d’éviter nombre de risques d’agressions externes mais limite l’intérêt d’une arche de connaissance, qui reste avant tout destinée aux générations futures. Pour le dire autrement, toutes les formes d’arches de connaissances que nous avons abordées et que nous aborderons sont complémentaires, et toutes ces formes méritent de voir le jour, sans que cela implique des coûts vraiment astronomiques.
Mais puisque l’on aborde la question de la typologie des arches de connaissances, attardons-nous désormais sur un cas particulier qui va tout particulièrement nous intéresser pour la suite, à savoir, le cas des arches de connaissances conçues exclusivement pour la durée (mémoire encapsulée). En effet, c’est la seule catégorie d’arche que nous n’avons pas abordée jusqu’ici, alors qu’il s’agit celle pour laquelle la contrainte de la longévité est la plus fondamentale. C’est l’occasion de rappeler aussi le concept de capsule temporelle : une capsule temporelle consiste en la création d’une « boîte » dans laquelle peut être insérée n’importe quel objet ou support d’information au choix du créateur de la boîte. Cette boîte est alors stockée voire enfouie dans un lieu relativement isolé et n’est destinée à être ouverte qu’après une période de temps très longue, voire à ne pas être ouverte du tout. La capsule temporelle est donc conçue soit dans une optique de longévité maximale, soit dans une optique de longévité programmée. Dans tous les cas, l’idée des capsules temporelles repose entièrement sur une volonté de préservation pour la préservation, et par corollaire, sur une volonté que rien ni personne ne vienne ouvrir le contenu de la capsule au moins pour un certain temps. La principale vertu des capsules temporelles est donc d’échapper en grande partie au paradoxe de l’accessibilité, puisqu’en théorie, pour un projet de capsule temporelle bien conçu, personne ne peut accéder au contenu d’une capsule avant une certaine date, et dans certains cas, le contenu et/ou la localisation de cette capsule peut même constituer un secret. Une arche de connaissance est finalement une forme particulière de capsule temporelle, qui ambitionne de constituer une mémoire des connaissances et même de l’ensemble du patrimoine crée par l’humanité, mais par essence, rien ne distingue fondamentalement les arches des autres formes de capsules temporelles, au-delà de la quantité d’information préservée. Mais jusqu’ici, nous avons considéré qu’une arche de connaissance devait absolument être simultanément exhaustive, accessible et durable, alors que si l’on jette un œil parmi les autres formes de capsules temporelles, celles-ci ne sont pas toutes conçues avec ces trois objectifs en tête, et le plus souvent, c’est surtout la longévité qui prime, le contenu de la capsule pouvant n’être qu’un prétexte purement symboliquement, un moyen de laisser quelque chose qui peut défier l’immensité et l’apparente éternité du cosmos.
Désormais, attardons-nous donc sur le cas particulier des arches de connaissances qui s’affranchissent des contraintes d’exhaustivité et -surtout- d’accessibilité pour privilégier la longévité extrême. A noter au passage qu’avec les technologies de stockage que nous évoquions plus tôt, la contrainte d’exhaustivité est beaucoup plus facile à marier avec la longévité que ne l’est la contrainte d’accessibilité : des supports à la fois durables et à forte capacité de stockage existent. Si cette forme d’arche va particulièrement nous intéresser, c’est notamment parce qu’on peut faire fit de nombreux obstacles (notamment celui de la préservation active et de la transmission) et qu’un tel projet peut avoir une portée symbolique beaucoup plus forte. L’objectif de rendre nos connaissances intactes pour nos descendants lointains devient secondaire au regard de celui de créer une sorte de bibliothèque ultime du savoir humain, qui aurait la capacité de survivre même à l’extinction de l’humanité. Sur un malentendu, ces arches peuvent même être découvertes par « quelqu’un » qui n’aurait aucune idée de l’existence de notre civilisation, et aurait alors entre les mains une véritable boîte noire du savoir de tout un monde disparu.
Les arches de connaissances sont la forme aboutie des capsules temporelles les plus ambitieuses
Les capsules temporelles ne sont pas une invention récente, puisque techniquement, la plupart des traces archéologiques laissées par nos ancêtres peuvent être considérées comme des capsules involontaires. Chaque découverte archéologique comporte en effet son lot d’objet, de traces humaines, et même parfois de textes et autres représentations artistiques. Les grottes des Lascaux, les ruines de Catalhöyük, ou encore la pierre de Rosette sont alors autant d’exemples de capsules temporelles. Mais ce qui va nous intéresser, c’est surtout le cas des capsules volontaires, celles que des individus précis ont décidé de laisser aux générations futures, voire à personne en particulier. Le plus ancien exemple connu est celui des tablettes racontant l’épopée de Gilgamesh, gravées en Iraq durant l’époque mésopotamienne (vers -3000 avant notre ère), puisque ces tablettes mentionnent l’existence d’une boîte métallique enfouie sous terre à proximité de la ville d’Uruk, contenant un exemplaire de ladite épopée, mais en lapis lazuli. On a aussi retrouvé des lettres et des livres enfouis par divers individus, dont le nom nous est parfois inconnu, mais qui ont du coup réussi à laisser une trace de leur passage, une part d’eux-mêmes, bien longtemps après leur mort.
Au fil du temps, ces initiatives individuelles sont devenues de plus en plus ambitieuses, et ont même commencé à impliquer bien plus de personnes : c’est le cas de la crypte des civilisations à l’université d’Oglethorpe à Atlanta (en 1936), des capsules temporelles des expositions universelles de 1939 et 1965 à New York (Westinghouse time capsule I et II), de celle de l’Expo 70 à Osaka, ou encore du Millenium Vault en Angleterre, pour le passage à l’an 2000. Si la plupart des capsules, sont en règle générale de simples boîtes ou chambres scellées, avec divers objets et documents rassemblés à l’intérieur, certaines capsules peuvent être d’une nature beaucoup plus insolite. Par exemple, la Zeitpyramid en Allemagne, consiste en une pyramide de 120 blocs de bétons, chaque bloc devant être ajouté tous les 10 ans, ce qui signifie que la pyramide ne sera pas terminée avant l’an 3183, le projet ayant débuté en 1993. Il existe par ailleurs un film « 100 years » destiné à n’être vu qu’en l’an 2115. On peut également citer le projet d’horloge de 10000 ans de la Long Now Foundation, qui n’a pas encore vu le jour, ou encore les nombreuses initiatives pour prévenir nos descendants lointains de la présence de zones d’enfouissement de déchets nucléaires. Mais surtout, de nombreuses capsules temporelles ambitieuses sont également des capsules « spatio-temporelles », c’est-à-dire des projets embarqués à bord d’objets spatiaux lancés par l’humanité. Dès les missions Apollo sur la Lune, les humains ont laissé des petits objets d’art et des messages de bonne volonté. Après cela, les sondes Pioneer et Voyager sont restées célèbres entre autres pour comporter à leur bord, respectivement une plaque et un disque en vinyle, chacun contenant des informations sommaires sur la Terre et les humains. On trouve aussi de l’ADN humain à bord de la station spatiale internationale (Immortality Drive), des représentations de la dérive des continents à bord de la sonde LAGEOS-1, un DVD à bord de la sonde martienne Phoenix, et il existe même désormais des proto-bibliothèques spatiales sur la Lune et autour du Soleil, à l’initiative de l’Arch Mission Foundation.
Justement, à mesure que le concept de capsule temporelle se popularise, que la technologie progresse et que la fin prochaine de la civilisation apparaît de plus en plus probable aux yeux de beaucoup, de nombreuses organisations sont apparues à travers le monde, dont l’objectif n’est plus seulement d’encapsuler quelques objets épars ou des informations trop sélectives, mais d’aller beaucoup plus loin et de faire survivre un maximum de notre patrimoine et de nos connaissances aussi longtemps que possible. Autrement dit, les premières initiatives d’arches de connaissances ont commencé à voir le jour assez récemment, au début du XXIe siècle. Les bibliothèques lunaires et solaires de l’Arch Mission Foundation ne datent respectivement que de 2018 et 2017, tandis que cette organisation est aussi à l’origine d’une « Global Knowledge Vault » (littéralement, un coffre-fort de notre savoir) en Suisse, qui a vu le jour seulement en 2024. Ces projets ne sont plus de simples messages mais des petites bibliothèques comportant le contenu de l’encyclopédie Wikipédia, des archives linguistiques, des échantillons d’ADN et des exemplaires de livres gravés sur des disques conçus pour des longues durées. Cela se rapproche fortement de l’esprit des arches de connaissances et de la mémoire épistémique dont nous parlons depuis le début. Mais l’Arch Mission Foundation n’est pas la seule à vouloir sauver les connaissances de notre civlisation, on peut aussi évoquer le projet « Memory of Mankind » (une collection de tablettes de céramiques au contenu éclectique, entreposées dans les mines de sel d’Hallstatt en Autriche), le projet « Arctic World Archive » (une collection de quelques œuvres numérisées et de guides en 5 langues dans une salle dédiée aux îles Svalbard, à ne pas confondre avec la réserve mondiale de semences sur ces mêmes îles), ou encore le projet « Human Document Project » (une initiative de l’Université de Twente aux Pays Bas pour conserver des documents jusqu’à 1 million d’année). En parallèle, la numérisation des documents et la préservation du contenu d’Internet, pas toujours archivé correctement, deviennent des préoccupations majeures pour de nombreuses personnes, comme peuvent l’illustrer des initiatives telles que l’Internet Archive, Wolfram Alpha, l’Universal Digital Library ou encore le projet Gutenberg, pour ne citer qu’eux. Avec la multiplication des capsules temporelles, la multiplication des acteurs de ce milieux, et l’augmentation des ambitions portées par ces acteurs, le monde n’a jamais été aussi prêt de créer des arches de connaissances dignes de ce nom. Et ce sont les capsules temporelles qui en sont l’avant garde.
Il existe une grande variété de capsules temporelles
Il existe au moins deux grandes catégories de capsules temporelles volontaires (ce qui inclut les arches de connaissance). D’un côté on trouve les capsules à récupération programmée, c’est-à-dire les capsules conçues pour rester scellées pour une durée fixée, le plus souvent destinée à être ouverte à une date voulue par le concepteur de la capsule. Ces capsules sont généralement conçues dans l’idée d’être rendue accessible auprès des générations futures après une longue période d’hibernation, dans des décennies, des siècles, voire des millénaires pour les plus ambitieuses. Dans tous les cas, elles s’adressent avant tout à d’autres êtres humains. D’un autre côté, on retrouve les capsules à récupération non programmée, qui sont destinées à être ouverte à un moment indéterminé. Même si ça n’est pas systématique, ce sont souvent des capsules dont la longévité est exceptionnellement longue, et au vu de cette longévité, elles ne sont pas forcément conçues pour des humains, mais parfois même pour d’éventuels extra-terrestres ou pour des civilisations post-humaines sur Terre. Parfois même, ces capsules n’ont qu’un rôle symbolique et n’ont même pas de destinataires particuliers. Pour simplifier grossièrement, les capsules programmables sont davantage conçues pour des raisons pragmatiques (transmettre des savoirs), alors que les capsules non-programmables ont plutôt tendance être conçues pour des raisons artistiques (laisser un ultime témoignage de notre civilisation).
La première catégorie qui va nous intéresser ici, c’est celle des capsules temporelles programmables, c’est-à-dire celles pour lesquelles il existe une échéance d’ouverture. On constate que leurs concepteurs ont le plus souvent la volonté claire et nette de s’adresser à d’autres personnes, de transmettre un héritage d’humain à humain. La plupart du temps, ces capsules sont conçues lors d’évènements culturels importants, on peut par exemple citer le passage à l’an 2000 pour le Millenium Vault, des expositions universelles comme celle de New York en 1939 ou d’Osaka en 1970 qui ont été des occasions d’enterrer des capsules temporelles, ou encore une date anniversaire telle que l’indépendance d’un pays ou la fondation d’une ville. Aussi, les dates d’ouverture des capsules sont souvent programmées pour survenir elles-mêmes à une date anniversaire, c’est-à-dire telle que l’écart entre l’enfouissement de la capsule et son ouverture prévue est de 100 ans, 1000 ans, ou un multiple de ces derniers nombres (par exemple, la capsule du Westinghouse enterrée lors de l’exposition internationale de 1939 est prévue pour être ouverte en 6939, 5000 ans après). Ce ne sont d’ailleurs pas les échéances importantes qui manquent pour le reste du 21e siècle : centenaire de la fin de la seconde guerre mondiale en 2045, centenaire de l’indépendance de l’Inde en 2047, centenaire de la fondation de la République Populaire de Chine en 2049, 1000 ans du royaume d’Angleterre en 2066, tricentenaire de la révolution française en 2089 etc. Il existe aussi de nombreuses approches et de nombreuses sous-catégories de capsules temporelles à récupération programmée :
*Les capsules souterraines : la plupart des capsules temporelles traditionnelles se résument à être des capsules au sens littéral du terme, des petits objets métalliques creux mais scellés, contenant diverses sortes d’items. Le plus souvent, ces capsules sont enterrées dans le sol, parfois sous une plaque commémorative ou sous un monument, avertissant le passant de ne pas ouvrir la capsule avant une certaine date donnée. Ce sont les formes les plus courantes de capsules temporelles, ainsi que les plus décriées, dans la mesure où la quantité d’information qu’elles renferment est très limitée. Comme exemple de capsule souterraine typique, on peut citer la British Columbia Time Capsule, enterrée à Victoria (Canada) en 1967, pour une ouverture prévue en 2067.
*Les salles temporelles : un cran au-dessus des capsules traditionnelles, il arrive que des salles entières à l’intérieur de bâtiments ou de galeries souterraines soient spécialement conçues pour stocker une grande quantité d’objet dans le cadre d’un projet de capsule temporelle. C’est le cas de la « Crypte des civilisations », une salle de l’université d’Oglethorpe à Atlanta (Etats Unis) aménagée en 1936 et destinée aux habitants de l’an 8113.
*Les capsules numériques : si par le passé, les capsules temporelles contenaient occasionnellement des manuscrits, des photographies, des livres ou même des microfilms pour contenir beaucoup d’informations dans un petit volume, de nos jours, les capsules peuvent contenir des supports de stockage électroniques et numériques, capables de recueillir bien plus d’information. Il existe ainsi de nombreuses initiatives spontanées pour enterrer ou protéger des disques durs et autres supports numériques dans des petites capsules mises sous Terre.
*Les projets architecturaux : il ne s’agit pas à proprement parler de « capsules », mais plutôt de constructions humaines spécialement pensées pour durer très longtemps, voire pour être construite pendant très longtemps. On peut citer le cas de la grande muraille de Chine, de certaines cathédrales, nécropoles, ou sites d’enfouissement de déchets nucléaires. La Zeitpyramide est autre exemple contemporain de capsule temporelle de ce type, dont la construction est censée durer jusqu’en 3183. Par extension, on peut aussi englober certains types de mobilier urbain (plaques, statues ou stèles commémoratives par exemple).
*Les capsules orbitales : certaines capsules sont adossées à des satellites en orbite autour de la Terre, pouvant donc retomber sur cette dernière après un certain temps. Par exemple, des DVD devraient être placé dans le satellite KEO (dont le lancement n’a pas encore été annoncé) pour retomber sur Terre dans quelque 50000 ans et ainsi être disponibles aux éventuels êtres humains qui vivront sur Terre à ce moment-là. Bien entendu, les capsules envoyées sur la surface d’autres corps céleste ou dans le vide interstellaire ne font pas partie des capsules temporelles à récupération programmable.
A noter que dans tous les cas, pour s’assurer que les capsules temporelles ne soient pas ouvertes avant l’échéance prévue, il est crucial, dans un premier temps, de répertorier les capsules temporelles qui existent à travers le monde, associées à leur date d’ouverture prévue. Dans un second temps, il faut bien évidemment aussi trouver des moyens de faire en sorte que l’existence et la localisation de ces capsules ne soit pas oubliée par les générations futures, ce qui peut passer par toutes sortes de techniques : plaques commémoratives, instruction publique, pierres de rosettes dispersées sur le globe etc. L’un des plus grands risques encourus par ces capsules, c’est que leur oubli conduise à une destruction involontaire (lors de travaux de rénovation par exemple).
Les capsules temporelles actuelles ont un potentiel énorme mais sont encore trop limitées
A l’heure actuelle, le contenu de la plupart des capsules programmées est relativement restreint : des objets du quotidien, des petits appareils, des enregistrements sonores, des messages de bonne volonté, des échantillons de matériaux ou de semences, quelques copies de documents, parfois convertis en film ou en support numérique etc. Cependant, pour qu’une capsule temporelle puisse avoir un véritable intérêt pour les générations futures, il ne faut pas qu’il s’agisse d’un simple « échantillon » d’objets de l’époque où elle a été créée, même si cet échantillon est représentatif. D’ailleurs, certaines ouvertures de capsules temporelles enterrées au début du 20e siècle ou au 19 siècle ont souvent donné lieux à des déceptions, notamment pour les historiens ou les archivistes, puisque le contenu des capsules est souvent trop pauvre pour en tirer des renseignements sur l’époque de leur création. Ainsi, pour qu’une capsule temporelle soit réellement pertinente, c’est à dire une « arche » de connaissance, il faudrait idéalement qu’elle contienne un maximum d’informations, donc un maximum possible d’encyclopédies, de langues, d’ouvrages scientifiques, d’images, de représentations, de vidéos, de musiques, d’enregistrements sonores, d’œuvres artistiques ou historiques et bien d’autres éléments de patrimoine. Par conséquent, un projet de capsule temporelle « 2.0 » a bien plus d’utilité pour les futurs historiens si elle contient des informations non seulement représentatives de notre civilisation (nos connaissances stricto-sensu, nos traditions, notre Art, nos modes de vie et de pensée…), mais aussi très complètes. On l’a dit, il existe des supports qui permettent désormais de stocker un grand nombre de donnée, et avec la numérisation, il est possible de sauvegarder autrement ce qui relève du patrimoine inamovible ou vulnérable, ne pouvant pas être « encapsulés ». Des projets tels que « Memory Of Mankind » en Autriche ou encore le « Global Knowledge Vault » en Suisse vont plutôt dans la bonne direction en proposant d’archiver le contenu de plusieurs encyclopédies respectivement gravées dans des tablettes de céramiques et gravées dans les fameux disques optiques 5D que nous ne cessons pas de remettre sur le tapis.
Un pas supplémentaire serait également franchi en essayant de préserver le contenu de bibliothèques entières, d’archives nationales ou privées ainsi que de numériser massivement le contenu des musées et d’autres sites culturels importants, afin que les générations futures se retrouvent avec beaucoup plus de connaissances exploitables. Cela permettrait ainsi aux capsules temporelles de véritablement remplir leur rôle « d’arches » des connaissances, et donc de contrer efficacement le risque d’amnésie sociale massive en cas d’effondrement et/ou de débordement totalitaire de la civilisation. D’ailleurs, on rappelle qu’une arche de connaissance peut aussi être vue comme une « boîte noire » pouvant avertir nos descendants des dangers encourus par notre civilisation (conflits, gestion économique, réchauffement climatique, ethnocides…) ou même, dans les cas extrêmes, avertir nos descendants d’une potentielle catastrophe à venir. On peut penser par exemple aux marqueurs prévus sur les sites d’enfouissement de déchets nucléaires (Waste isolation Pilot Plant au Nouveau Mexique, Site de Bure en France…) ou dans des zones à forte contamination radioactive autour de Tchernobyl et Fukushima. La constitution de capsules temporelles à récupération programmée s’inscrit ainsi dans une démarche longtermiste, c’est-à-dire une approche éthique qui met au centre des considérations les perspectives des générations futures.
Les capsules temporelles peuvent ne pas avoir de destinataire défini
L’autre grande catégorie de capsules temporelles, comporte toutes celles qui n’ont pas été conçues à la base pour une récupération à une date précise. Là encore, comme pour les capsules à récupération programmée, on peut identifier une grande variété d’approches :
*Capsules terrestres : de nombreuses capsules temporelles volontaires n’ont pas forcément de date d’ouverture, et sont conçues pour durer longtemps sans pour autant s’adresser à une époque en particulier. On peut par exemple évoquer le cas de l’Arctic World Archive sur l’île Svalbard, contenant des milliers d’archives numériques (hors réseau) converties en films ainsi que des guides en 5 langues. Les capsules terrestres peuvent être des capsules classiques, des capsules numériques, ou encore des projets architecturaux, de même nature que les capsules à récupération programmées vues précédemment. Par extension, on peut aussi englober dans cette sous-catégorie les « bouteilles à la mer », des bouteilles vidées de leur contenu liquide dans lesquelles sont placées des lettres manuscrites, bouteilles qui sont ensuite littéralement jetées à la mer, dans l’optique que quelqu’un les récupère « un jour ». Les capsules terrestres ont l’inconvénient d’être vulnérables à l’usure (notamment l’érosion et la corrosion) ainsi qu’à la destruction, volontaire ou non. En revanche, elles sont celles qui sont les plus accessibles parmi toutes les sous-catégories de capsules non-programmées, puisqu’elles se situent sur Terre.
*Capsules immatérielles : dans cette catégorie de capsules, on trouve essentiellement les messages radios et par extension, toute forme de signal électro-magnétique envoyé dans une direction particulière dans l’espace. Depuis que l’humanité a inventé des signaux radios suffisamment puissant pour percer l’atmosphère, le contenu des émissions de radios, des programmes de télévision ou encore d’Internet se disperse malgré nous dans l’espace, dans une bulle radio qui s’étend à la vitesse de la lumière autour de la Terre. A noter d’ailleurs que ces signaux radios involontaires sont de plus en plus faibles à mesure que la distance parcourue s’accroît. Cependant, il existe aussi des signaux radios envoyés volontairement dans l’espace, en direction de systèmes solaires bien précis, dans l’espoir qu’une réponse soit un jour envoyée par une éventuelle civilisation extra-terrestre en direction de la Terre. Par exemple, on peut parler du message d’Arecibo, un court message radio codé en binaire destinée à la nébuleuse Messier 13 (25000 années lumières de notre système solaire), émis en 1974. Si la plupart des spécialistes s’accordent pour dire qu’il y a une probabilité très faible qu’une civilisation extra-terrestre reçoive effectivement un jour un message envoyé par l’humanité, on peut néanmoins considérer que ces « messages » ont une raison d’être bien plus symbolique, et sont créés pour le compte de notre propre civilisation plutôt que d’éventuels extra-terrestres.
*Capsules spatio-temporelles : ce type de capsule consiste en des objets ou des supports d’information, non-récupérable, que l’on dissémine dans l’espace, où les conditions de préservation sont bien plus favorables (moyennant l’absence de collision avec un corps céleste, dont la probabilité reste infime au vu de l’immensité du vide spatial), puisque de nombreux aléas terrestres (humidité, vent, conflits, censure…) y sont absents. Pour cette raison, les capsules spatiales sont conçues pour avoir une durée de vie considérablement plus importante, de l’ordre de millions ou de milliards d’années. Par ailleurs, lorsqu’il y a des destinataires, il ne s’agit pas forcément de nos descendants lointains, mais potentiellement aussi d’autres espèces intelligentes, ou même extra-terrestre. Pour cette sous-catégories de capsules, il existe plusieurs stratégies possibles : déposer la capsule sur ou sous la surface d’un corps du système solaire (on peut penser au « musée lunaire » déposé sur la Line par les astronautes de la mission Apollo 12), envoyer la capsule en orbite lointaine autour du Soleil (on peut penser à la bibliothèque solaire de l’Arch Mission Foundation à bord d’une automobile envoyée dans l’espace), ou encore envoyer une sonde dans l’espace lointain (on peut penser aux sondes Pioneer 10 et 11 ainsi qu’aux sondes Voyager, auxquelles sont adossées respectivement une plaque et un disque vinyle doré). Dans un futur très lointain, certains envisagent même qu’il soit possible de créer des sondes interstellaires capables de quitter la galaxie ou encore capable d’autoréplication, mais cela reste de la science-fiction pour le moment.
Dans tous les cas, on pourra remarquer que beaucoup d’exemples de capsules temporelles à la récupération non programmée ne sont potentiellement même pas récupérables en premier lieu, voire ne sont même pas conçues pour l’être. Par exemple, le Voyager Golden Record, le disque doré à bord des sondes Voyager 1 et 2 est d’une certaine manière moins conçue pour être récupéré par des extra-terrestres que pour servir de bouteille à la mer « ultime » pour l’humanité. C’est là qu’il nous faut rappeler que les capsules temporelles ne doivent pas être vues « simplement » comme des arches de connaissances (ce qui est ceci dit déjà ambitieux en soi) mais aussi et surtout comme des moyens pour l’humanité de défier notre mortalité ainsi que le caractère éphémère du monde qui nous entoure. Cet acte de défi passe ainsi par la création d’un objet, idéalement une nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, en se focalisant sur la longévité et rien que la longévité lors de la conception. Les capsules à récupération non programmées, notamment les capsules spatiales, ont moins pour objectif la préservation du patrimoine que celui plus symbolique de laisser dans l’Univers quelque chose qui nous dépasse, mais dont on peut se revendiquer fièrement comme créateurs. Notre science et notre patrimoine, c’est notre réponse de créatures à la création.
Nous pouvons aller très loin dans la conception d’une mémoire épistémique ultime
La conception des capsules temporelles se veut de moins en moins rudimentaire au fil du temps. Si les premières capsules temporelles de l’Histoire étaient relativement pauvres en information, les innovations technologiques ainsi que la volonté d’un nombre croissant d’initiateurs ont permis de donner naissance à des initiatives de plus en plus ambitieuses. On est passé de simples boîtes contenant quelques messages et items, à des baies de stockage titanesque capable d’emmagasiner le contenu du Web, des modélisations de villes entière, des traditions en provenance du monde entier ou encore le code génétique de milliers de fromes de vie, et bien d’autres choses encore etc. Avec la maîtrise de nouveaux matériaux, on peut espérer sauvegarder des informations pour des temps très long, que ça soit avec de l’or, de l’acier inoxydable, de l’ADN, du béton, des nanomatériaux ou encore certains cristaux, tels que ceux employés pour la mémoire optique 5D, qui pourraient survivre jusqu’à plusieurs milliers de milliards de milliards d’années, ce qui est même assez proche des ordres de grandeur estimés pour la fin de l’ère stellifère de l’Univers. La société industrielle contemporaine est désormais capable de creuser des réseaux souterrains de plus en plus longs et profonds, dans des lieux de plus en plus inaccessibles, dans lesquels une capsule temporelle a beaucoup plus de probabilité de rester scellée pour très longtemps.
Mais c’est surtout grâce à la conquête spatiale et à l’astronomie qu’il y a eu un tournant dans la portée des capsules temporelles de ces dernières décennies : on peut désormais envoyer des signaux radios dans toutes les directions, on peut disséminer des sondes à travers le système solaire depuis Luna 1, voire à travers la galaxie depuis Pioneer 10. On l’a vu, l’espace présente de nombreux atouts pour la longévité des capsules, ne serait-ce que par la quasi-absence d’aléas naturels ou anthropiques, mais aussi parce que notre planète Terre est vouée à disparaître lorsque le Soleil mourra, alors que certains corps lointains du systèmes solaires (les géantes gazeuses et leurs satellites naturels, ainsi que les comètes et les planétoïdes) survivront bien au-delà de cet évènement. Dans le milieu interstellaire, où la densité d’objets céleste est encore plus faible que dans le système solaire, la longévité d’une capsule temporelle pourrait y être encore plus grande, on estime d’ailleurs que les sondes Pioneer et Voyager ne devraient pas entrer en collision avec une autre étoile ou reste d’étoile avant environ 100 milliards de milliards d’années. Bien entendu, plus le nombre de capsules temporelles envoyées dans l’espace sera élevé, plus la probabilité que l’une d’elle reste intacte encore plus longtemps sera élevée.
Après l’ère des petites boîtes mises sous scellée enterrée à même le sol, les nouvelles capsules temporelles « 2.0 » sont donc désormais de véritables encyclopédies disséminées à travers la Terre ainsi qu’à travers le cosmos, sachant que de nouvelles évolutions sont encore possible dans les années à venir pour centraliser toujours plus de connaissances dans un espace toujours plus restreint. Avec les nanotechnologies, peut-être que la durée de vie maximale pour un support d’information pourrait encore s’allonger, sans sacrifier la capacité de stockage. Avec les progrès en matière d’astronautique, peut être seront nous en mesure de créer des sondes capables de naviguer jusque dans l’espace intergalactique, et non plus interstellaire, ou encore de doter chaque sonde d’un bouclier suffisamment solide pour protéger une capsule temporelle de n’importe quelle collision avec un astre relativement petit (comète, astéroïde…), même à grande vitesse. Avec les progrès en matière de robotique et d’impression 3D, peut être pourrait-on même envisager de créer des sondes dotées d’une intelligence relativement autonome, éventuellement capable de s’auto-entretenir, voire de s’auto-répliquer, augmentant toujours plus la durée de vie des connaissances stockées dans la mémoire de telles sondes. Des évolutions politique et juridiques sont également envisageables dans un futur proche, notamment pour faciliter la sauvegarde des œuvres artistiques ainsi que des publications scientifiques ou autres en passant outre les droits d’auteurs, qui est un des principaux obstacles à la constitution d’une bibliothèque d’Alexandrie moderne. A la réflexion, cela n’a pas vraiment de sens de chercher à protéger par les droits d’auteurs des œuvres contenues dans une capsule temporelle, dans lesquelles elles ne peuvent être consultées ou diffusées, et dans lesquelles elles seront préservées pour l’éternité. On pourrait même envisager de stocker des informations confidentielles dans les capsules temporelles, celles-ci étant de toutes façons inaccessibles pour l’ensemble de l’espèce humaine à l’heure actuelle.
Enfin, une dernière évolution possible concerne l’agencement des informations contenues dans la capsule temporelle, c’est-à-dire la création de nouvelles méthodes pour hiérarchiser, classer ou encore lier entre elles l’ensemble des informations. La capsule temporelle « 3.0 » ne serait alors pas qu’une banque de connaissance, mais aussi une base de données très structurée, un réseau d’information capable d’imiter au moins partiellement l’agencement du monde réel. On peut envisager d’intégrer dans une telle capsule un programme informatique capable de faire de nombreuses sortes de simulations informatiques de phénomènes complexes (mouvements céleste, climat, mobilités humaines, circuits électromécaniques…). En somme, la version la plus aboutie possible d’une arche de connaissance, ce serait un modèle complet de l’Univers observable, humanité comprise.
BIBLIOGRAPHIE :
Sur les objets laissés dans l’espace (Apollo, Pioneer, Voyager, Immortality Drive, LAGEOS, Phoenix, Odyssey…)
Liste des œuvres d’art dans l’espace — Wikipédia
Sur la durabilité des supports à ADN
Stockage ADN : préservez vos données pour des siècles
Sur l’épopée de Gilgamesh et la mention à une capsule temporelle
Gilgamesh – World History Encyclopedia
Sur les capsules temporelles répertoriées à travers le monde
Time Capsule | International Time Capsule Society | United States / Not Forgotten Preservation Library – Not Forgotten Preservation Library
Sur les sites d’enfouissement de déchets nucléaires et leurs messages adressés aux générations futures
Projet Cigéo de stockage de déchets radioactifs à Bure / Long-term nuclear waste warning messages – Wikipedia
Sur « l’Arctic World Archive »
The Future of Data Preservation – AWA
Sur le « Human Document Project »
(PDF) The Human Document Project and Challenges
Sur les archives numériques (Internet Archive, Wolfram Alpha, Universal Digital Library, projet Gutenberg…)
Million Book Project – Wikipedia / Wolfram|Alpha: Computational Intelligence / archive.org
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