Les arches de connaissance – CONCLUSION (9/9)

Nous allons tous mourir un jour, et en attendant, nous vivons tous sans raison particulière bien définie. En tant qu’individu, nous sommes confrontés en permanence à l’absurdité de l’existence, à l’absence d’objectifs consensuels et clairs, même si nous sommes parfois persuadés que notre vie possède un sens ou que nous essayons d’en créer par nous-mêmes. La seule « certitude » de la mort nous pousse à choisir toute sorte de critères pour mener une vie satisfaisante malgré sa durée limitée (plaisir, bien moral, sacrifice, altruisme, création, savoir…), et parfois sans même nous en rendre compte, nous avons besoin de laisser notre marque (une nouvelle idée, un projet artistique, un métier, une progéniture etc.) qui survivra à notre mort. Par extension, la civilisation toute entière travaille à maintenir sa propre stabilité dans le temps, malgré le nombre faramineux de contraintes et les divisions internes au sein de la société, exacerbées par le ballet continuel de naissances et de décès. Nous allons mourir en tant qu’individu, mais nous allons aussi un jour mourir en tant que civilisation. Inévitablement, quelque catastrophe finira bien par mettre fin à notre espèce. Ça ou les mutations génétiques et le fait que nous n’aurons peut-être pas trouvé de « planète B » avant les dernières heures du système solaire. Le Soleil s’éteindra en effet à son tour dans 5 à 7 milliards d’années, après une phase d’expansion qui rendra la Terre inhabitable puis qui la vaporisera. Ensuite, dans environ cent mille milliards d’années, l’Univers entrera dans une phase pendant laquelle toutes les étoiles auront brûlé leur combustible et plus aucune nouvelle étoile ne pourra se former faute de matière disponible. A titre de comparaison, avec le stockage optique 5D, l’ordre de grandeur estimé pour la durée de vie d’une capsule temporelle qui emploierait cette technologie serait de l’ordre de 30 à 3000 milliards de milliards d’années. Par conséquent, il ne restera plus dans l’Univers que des cadavres d’étoiles (trous noirs, des pulsars, naines blanches et noires) ainsi que des grains de poussières isolés, lesquelles finiront eux-aussi par disparaître après un temps encore plus long : dans au moins 10^100 milliards d’années, ce sera la mort thermique de l’Univers. Les particules de matière seront aussi tellement éloignées les uns des autres à cause de l’expansion de l’Univers que plus jamais de nouveaux corps matériels ne pourront se former. Bien longtemps après cela, plus aucune particule n’existera et l’Univers entrera dans son état d’énergie final, à moins que l’espace-temps lui-même ne se disloque entre temps ou que des fluctuations quantiques ne donnent naissance à un nouvel Univers.
Si la longévité extrême fait partie de l’essence même de tout projet d’arche de connaissance, alors cela signifie qu’une telle capsule temporelle ne doit pas seulement être comprise en tant que « trace » de notre passage, comme n’importe quel œuvre artistique. Tout d’abord, contrairement à une œuvre d’art, qui est surtout un héritage individuel, l’arche de connaissance est un héritage commun de toute l’humanité, ou du moins, de l’ensemble des peuples et des civilisations qui l’ont conçue et dont le patrimoine est parvenu jusqu’à aujourd’hui. Là où l’œuvre d’art est classiquement un projet de cœur pour un individu, voire une petite équipe, qui voulaient consciemment ou non laisser leur empreinte sur le reste du monde, l’arche est une œuvre collective globale, civilisationnelle, et même planétaire. Il ne s’agit pas seulement d’imprimer une vision personnelle du monde, il s’agit d’imprimer un large panel de perspectives et de connaissances, et de faire subsister ce mélange pour des générations et des générations, et au-delà. L’arche de connaissance, si elle sert de mémoire épistémique, elle sert aussi de « vaisseau » pour tous les artistes, qu’ils soient peintres, écrivains, dramaturges, cinéastes, musiciens etc. Grâce aux nouvelles technologies, nous pourrions encapsuler dans un petit volume des milliers d’œuvres d’art de toute sortes et de toutes provenances, qu’ils s’agissent de chefs d’œuvre ou non. Cela peut même s’étendre à tout projet créatif sans prétention mais hautement personnel pour celui qui l’aura créé, un message, un dessin, une aquarelle naïve ou toute autre marque personnelle. Ce n’est pas un hasard si de nombreuses capsules temporelles existantes consistent majoritairement en des témoignages, des souvenirs, des messages, et autres signatures. L’arche de connaissance pourrait donc être le vecteur de tout ce qui a un jour motivé une personne existante à laisser un héritage symbolique après sa mort. L’arche est en fait le prolongement de n’importe quelle œuvre d’art mais pour le compte d’une civilisation, d’une espèce, voire d’une biosphère toute entière.
Toujours en s’inscrivant dans la volonté de créer une mémoire épistémique, l’arche de connaissance, c’est aussi la mémoire de toute connaissance, ou connaissance potentielle que la civilisation aura accumulé au fil des siècles dans le but de tenter de comprendre quel est ce grand Tout dans lequel nous nous réveillons chaque jour. Toute notre Science, agrémentée de toutes nos spéculations philosophiques, c’est un autre héritage collectif de notre civilisation, mais cette fois-ci, il s’agit non pas d’un agrégat de plusieurs perspectives individuelles, mais plutôt d’une sorte de « golem », de patchwork sans auteur défini, si ce n’est l’espèce humaine sur la planète Terre. Notre héritage scientifique (et par extension, épistémique au sens strict), peut également être considéré comme une tentative de l’Univers, à travers l’humanité, de se contempler lui-même, et les arches seraient donc une cristallisation de cette tentative. Nous l’avons dit, il y a de nombreux enjeux symboliques derrière la création d’une arche, et l’un d’eux, c’est l’opportunité de pouvoir donner à l’Univers une sorte de mémoire interne, beaucoup plus durable que celle des êtres fragiles que nous sommes. La collecte et la préservation des connaissances équivaut en fait à inventer une recette d’immortalité, à prolonger artificiellement la durée de toute les choses, de tout élément de l’Univers qui a pu faire l’objet de l’attention de ce dernier à travers l’humanité. Le moindre arbre qui a été photographié existera toujours à travers la photographie, la moindre personne à avoir signé son nom existera toujours à travers sa signature, le moindre phénomène, s’étant manifesté à l’humain aura son double, virtuel et éternel, à travers les montagnes d’images, de textes, de simulations informatiques, de bases de données, de sons et autres descriptifs encapsulés. L’arche de connaissance permet de donner la vie (quasi) éternelle à tout ce qui était voué à être éphémère, que ça soit dans la nature ou dans la vie humaine. Elle est un moyen de défier l’instabilité de l’Univers, de lui donner une réplique virtuelle qui pourrait peut-être même survivre au-delà de sa mort thermique. Lorsque c’est l’humanité elle-même qui disparaîtra, l’Univers pourrait « perdre son meilleur biographe » selon une expression connue, mais à travers ces arches de connaissance, l’Univers ne perdrait pas sa meilleure biographie.

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